Au Kenya, sécuriser une récolte dépend encore souvent du calendrier des pluies. Le gouvernement veut changer cette équation en attirant des investisseurs vers l’irrigation, mais le défi ne se limite pas à construire des canaux : il faut aussi garantir l’accès à l’eau, au crédit et aux marchés pour les exploitations de toutes tailles.

Un plan décennal, et une forte attente envers les investisseurs

Présenté lors du Forum du secteur privé sur l’irrigation en Afrique orientale et australe, organisé à Nairobi les 5 et 6 octobre 2026, le Plan national d’investissement dans l’irrigation (NISIP) couvre la période 2025-2035. Le ministre kényan de l’Eau, de l’Assainissement et de l’Irrigation, Eric Muriithi, a indiqué que sa mise en œuvre nécessiterait 598 milliards de shillings kényans, soit environ 4,6 milliards de dollars.

Selon le document officiel du plan, 61 % de cette enveloppe — quelque 365 milliards de shillings, ou 2,8 milliards de dollars — devraient provenir des agriculteurs et du secteur privé. L’État et les partenaires au développement financeraient les 39 % restants. Ces chiffres fixent un objectif de mobilisation : ils ne signifient pas que les fonds sont déjà engagés.

Le NISIP vise à étendre les surfaces irriguées à environ 1,5 million d’acres, soit près de 607 000 hectares, d’ici 2035. Il prévoit notamment des investissements dans le stockage de l’eau, les barrages, les réseaux de distribution, le pompage et l’irrigation pilotée par les agriculteurs. Le document de planification du NISIP détaille les objectifs et les besoins de financement.

Des terres irriguées, mais une ressource à gérer

Le point de départ est modeste au regard du potentiel estimé. Le plan national indique qu’environ 711 000 acres, soit 284 000 hectares, étaient aménagés pour l’irrigation en 2023. Cela représentait 21 % du potentiel évalué à environ 3,35 millions d’acres et moins de 5 % des terres arables. Environ 89 % du territoire kényan se situe dans des zones arides ou semi-arides, selon le document.

Cette dépendance aux pluies expose les récoltes, les revenus agricoles et l’approvisionnement alimentaire aux sécheresses et aux précipitations irrégulières. Toutefois, l’irrigation ne supprime pas le risque climatique : elle déplace une partie de la pression vers les rivières, les nappes et les infrastructures de stockage. Le plan souligne lui-même la nécessité de concentrer les nouveaux aménagements dans les zones où les ressources en eau le permettent, sans fragiliser les écosystèmes.

La répartition des bénéfices sera tout aussi déterminante. Les grandes entreprises peuvent financer des équipements et des réseaux coûteux, tandis que les petites exploitations ont souvent besoin de crédit accessible, de solutions à échelle locale et d’un accompagnement technique. Sans ces conditions, les investissements risquent de favoriser les opérateurs capables de sécuriser le foncier, l’eau et les débouchés, plutôt que les communautés agricoles qui en ont le plus besoin.

Les autorités ont aussi présenté le plan comme une architecture commune pour coordonner banques, fournisseurs d’équipements, entreprises agroalimentaires, pouvoirs publics et partenaires au développement. La Kenya News Agency rapportait déjà en mars 2025 que le dispositif devait associer financements privés, garanties de crédit pour les petits exploitants et agriculture commerciale. La question sera de traduire cette coordination annoncée en projets financés, accessibles et entretenus dans la durée.

Un enjeu kényan qui dépasse les frontières

Pour les agriculteurs, l’effet concret dépendra du coût de l’eau et de l’énergie, de la régularité de l’approvisionnement, mais aussi de la possibilité de vendre la production. Pour les ménages, une offre plus stable pourrait limiter certaines pénuries et les variations de prix. Pour les finances publiques, attirer des capitaux privés peut réduire la part immédiate à investir, sans faire disparaître les responsabilités de l’État en matière de régulation, d’accès équitable et de contrôle des prélèvements.

L’enjeu s’inscrit aussi dans la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble le Kenya et ses voisins autour d’objectifs de sécurité alimentaire, de résilience climatique et d’échanges agricoles. En juillet 2026, les ministres de l’EAC ont adopté un plan régional d’investissement dans les systèmes agroalimentaires pour 2026-2035. Des productions plus régulières au Kenya peuvent peser sur les échanges régionaux, à condition que les infrastructures, les règles commerciales et la gestion des ressources en eau suivent.

La suite se mesurera donc moins aux montants annoncés qu’aux fonds effectivement mobilisés et aux terres réellement desservies. Le rythme des travaux, la place accordée aux petits exploitants et les mécanismes de suivi de l’eau diront si le NISIP renforce la résilience agricole sans creuser les écarts entre régions et entre producteurs.