Pour les familles et les petites entreprises, l’accès à l’électricité ne se mesure pas seulement au nombre de poteaux installés. Il dépend aussi de la régularité du courant, de son coût et de la capacité à raccorder les localités éloignées. Au Sénégal, les nouveaux engagements financiers annoncés à Dakar donnent de l’ampleur à l’objectif d’électrification universelle d’ici à 2029. Mais ils ne garantissent pas encore que les travaux seront financés et achevés.
Un objectif révisé, après l’échéance de 2025
Le 6 octobre 2026, l’État sénégalais a réuni à Dakar des partenaires techniques et financiers, des institutions financières et des entreprises. Cette deuxième table ronde intervient après celle de 2021, organisée autour d’un objectif d’accès universel en 2025. Cette première échéance n’a pas été atteinte. Le pays a depuis déplacé le cap à 2029 et établi une nouvelle stratégie d’achèvement.
Le contexte national a changé, mais les écarts restent marqués. En 2024, le taux d’accès à l’électricité atteignait 86,2 % à l’échelle du pays, selon les données officielles. Il s’élevait à 98,21 % en milieu urbain, contre 69,84 % en milieu rural. Autrement dit, la moyenne nationale masque une différence importante entre les villes et les zones rurales.
La stratégie actuelle recense 6 471 localités sans financement identifié. Elle estime à 395,8 milliards de francs CFA les investissements résiduels nécessaires entre 2025 et 2029. Les besoins ne concernent donc pas uniquement la production d’électricité : il faut aussi acheminer le courant et choisir des solutions adaptées aux distances et à la taille des villages.
Des annonces supérieures aux besoins, mais encore à concrétiser
À l’issue de la rencontre du 6 octobre, les engagements annoncés totalisent 998 milliards de francs CFA, soit environ 1,7 milliard de dollars. Les partenaires techniques et financiers ont annoncé 181 milliards. Les entreprises privées ont, elles, déclaré des engagements d’investissement de 817 milliards. L’Agence de presse sénégalaise et le ministère de l’Économie rapportent les mêmes montants.
Le total annoncé dépasse ainsi largement les 395,8 milliards de besoins résiduels évalués par la stratégie. Toutefois, comparer ces chiffres ne suffit pas à conclure que le programme est financé. Un engagement annoncé n’est pas nécessairement un décaissement immédiat ni un projet prêt à démarrer. Le ministère de l’Économie a lui-même insisté sur le suivi des engagements, l’exécution des financements mobilisés et la soutenabilité financière.
La précédente table ronde invite à la prudence. En 2021, 237 milliards de francs CFA de financements de partenaires avaient été mobilisés, tandis que les propositions du secteur privé dépassaient 1 200 milliards, selon le bilan présenté par les autorités. Ces catégories ne sont pas directement comparables aux nouvelles annonces : une proposition ou une promesse d’investissement ne vaut pas financement effectivement sécurisé. Le nouvel exercice devra donc être évalué à partir des contrats, des décaissements et des chantiers réalisés.
Pour atteindre l’objectif, le plan combine plusieurs solutions. Certaines localités pourront être reliées au réseau national. D’autres, plus éloignées, sont ciblées par des mini-réseaux solaires ou des systèmes solaires domestiques. Le choix doit se faire localité par localité, selon la population et la distance au réseau existant ou prévu.
Raccorder les localités ne règle pas toute la question
La prochaine étape consiste à transformer les annonces en projets exécutables. Le calendrier officiel prévoit la consolidation des financements en 2026, le démarrage de nouveaux projets en 2027, la poursuite des travaux en 2028 et leur finalisation en 2029. Les programmes déjà en cours doivent également progresser : la stratégie recense 6 571 localités couvertes par des projets dont l’achèvement est prévu à l’horizon 2027.
Cette échéance mettra à l’épreuve la coordination entre le ministère de l’Énergie et du Pétrole, l’Agence sénégalaise d’électrification rurale, Senelec, les opérateurs privés et les collectivités. Les entreprises peuvent apporter des capitaux et des capacités de réalisation. Mais l’État devra préciser les responsabilités, contrôler l’avancement et s’assurer que les installations seront entretenues après leur mise en service.
L’impact quotidien différera selon les territoires. Dans les zones rurales, un raccordement peut faciliter l’éclairage des logements, les services de santé et d’éducation, ainsi que certaines activités économiques. Dans les villes, l’enjeu porte aussi sur la qualité du service et la capacité du réseau à répondre à la demande. À l’échelle du système, raccorder davantage d’usagers sans renforcer les réseaux et la maintenance risque de creuser l’écart entre l’accès théorique et un service fiable.
Le système électrique sénégalais repose encore largement sur les produits pétroliers, qui représentaient 72,47 % de la production nationale en 2024. Le solaire et l’éolien progressent, mais leur part combinée restait à 13,39 % cette année-là. L’extension des mini-réseaux solaires peut contribuer à l’électrification des localités isolées. Elle ne remplace toutefois pas les investissements nécessaires dans le transport, la distribution et la stabilité de l’ensemble du réseau.
Un enjeu sénégalais qui dépasse les frontières
La question concerne aussi l’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et son réseau électrique est interconnecté avec celui de la Guinée depuis 2024. Ces échanges peuvent renforcer les possibilités d’approvisionnement et la stabilité du réseau. Ils ne dispensent pas le pays d’améliorer la desserte de ses propres territoires ni de garantir la continuité du service aux usagers.
À l’échelle régionale, l’expérience sénégalaise met en lumière un défi commun : faire correspondre les financements annoncés, les infrastructures construites et les besoins des populations, notamment hors des grands centres urbains. Les prochaines données à suivre seront donc concrètes : quelle part des 998 milliards sera contractualisée puis décaissée, combien de localités seront effectivement raccordées et les installations resteront-elles fonctionnelles après leur mise en service ?
Les annonces du 6 octobre donnent au Sénégal des moyens potentiels supérieurs au besoin chiffré pour les localités encore sans financement identifié. Le résultat dépendra maintenant de leur conversion en investissements vérifiables. En 2029, le bilan ne se résumera pas à un taux national : il dira aussi si les ménages et les activités économiques, des villes aux zones rurales, disposent d’une électricité accessible et suffisamment fiable.
Pour les données de référence, consulter la stratégie sénégalaise d’accès universel à l’électricité, les résultats publiés par l’Agence de presse sénégalaise et les éléments du ministère de l’Économie, des Finances et du Plan.