À Borj Cédria, des diplômés tunisiens au chômage ont été empêchés de poursuivre leur marche vers Tunis. À quelques jours d’une mobilisation nationale annoncée pour le 17 octobre 2026, cet épisode donne une mesure concrète de l’enjeu : les revendications liées à l’emploi et aux libertés pourront-elles être entendues lorsqu’elles sont portées ensemble ?

Des revendications régionales en quête d’un relais national

Les mobilisations viennent de régions aux préoccupations différentes. À Gabès, des associations dénoncent la pollution et réclament des réponses à ses conséquences sur la vie quotidienne. À Sidi Bouzid, des diplômés sans emploi demandent l’application d’une loi de recrutement. Des ouvrières agricoles, elles, défendent leurs droits au travail. Leur point commun : le sentiment que les demandes locales peinent à obtenir une réponse des autorités centrales.

Le 7 octobre, plusieurs représentants de mouvements sociaux ont annoncé leur participation à la marche prévue le 17 octobre. Cette initiative rejoint l’appel lancé par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), principale centrale syndicale du pays, et une dizaine d’organisations de la société civile. Les organisateurs veulent dénoncer ce qu’ils décrivent comme une dégradation des droits économiques et politiques et des libertés.

Leur démarche s’inscrit dans une période de fortes tensions entre le pouvoir et plusieurs organisations indépendantes. Depuis le tournant institutionnel du 25 juillet 2021, l’espace de contestation s’est resserré, selon des organisations de défense des droits humains. Amnesty International a documenté des poursuites visant des personnes mobilisées autour de revendications sociales et environnementales. Ce constat ne préjuge pas du déroulement de la marche annoncée, mais éclaire les risques évoqués par ses participants.

L’emploi, promesse légale et attente concrète

Le cas des diplômés sans emploi cristallise cette distance entre une décision politique et son application. Le 5 octobre, le président Kaïs Saïed a reçu la cheffe du gouvernement, Sarra Zaafrani, et le ministre de l’Emploi, Riadh Chaoued, pour examiner la mise en œuvre de la loi de 2025 sur le recrutement de diplômés de l’enseignement supérieur au chômage depuis longtemps.

Dans le même temps, des diplômés venus de Sidi Bouzid ont été bloqués à Borj Cédria alors qu’ils cherchaient à atteindre la capitale et à obtenir une audience présidentielle. Afef Amami, porte-parole d’une association de diplômés chômeurs à Gabès, a présenté cet épisode comme un exemple du manque de dialogue dénoncé par son mouvement. Les autorités n’ont pas, dans les éléments disponibles, détaillé publiquement les motifs de ce blocage.

Une loi ne crée pas à elle seule des postes ni ne garantit que les personnes concernées seront recrutées. Les délais, les critères d’éligibilité, le nombre de places et le calendrier d’application déterminent ce que les candidats peuvent en attendre. En janvier 2026, l’Observatoire social tunisien du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux signalait déjà des mobilisations réclamant des précisions sur l’application de la loi et le calendrier des recrutements. La question dépasse donc l’annonce politique : elle porte sur la traduction d’un engagement en démarches et en emplois effectifs.

Unifier sans effacer les différences

Pour l’avocat Ayoub Ghedamsi, cité lors de la conférence de presse du 7 octobre, les actions menées séparément n’ont pas permis aux mouvements d’être entendus. La marche doit, selon lui, « centraliser les demandes » et donner davantage de poids à des revendications jusque-là dispersées.

La coordination peut rendre ces demandes plus visibles à Tunis et dans les médias nationaux. Elle peut aussi faciliter leur présentation aux institutions. Mais rassembler des causes diverses comporte un défi : ne pas laisser les revendications des régions, des travailleuses agricoles ou des diplômés sans emploi se dissoudre dans un discours général. Les problèmes de pollution à Gabès, d’accès à l’emploi à Sidi Bouzid et de libertés publiques ne relèvent pas des mêmes réponses administratives.

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a recensé, pour le dernier trimestre de 2025, des mobilisations sous des formes variées : sit-in, grèves et marches pacifiques, entre autres. Ce suivi confirme la place durable de la protestation dans l’expression des revendications. Il ne permet toutefois pas, à lui seul, de conclure que les rassemblements ont tous été réprimés ou ignorés. Chaque situation dépend de son lieu, de ses participants et de la réponse des autorités.

L’impact de la marche pourrait donc varier selon les groupes. Pour les organisations nationales, l’enjeu est de montrer qu’elles peuvent encore coordonner une action commune. Pour les mouvements locaux, il est d’obtenir une visibilité qui ne s’arrête pas aux portes de la capitale. Et, pour les personnes concernées par une loi d’embauche, les annonces ne remplaceront ni les critères publiés ni un calendrier vérifiable.

Un test pour le dialogue social en Afrique du Nord

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), cadre régional de coopération entre pays d’Afrique du Nord, dont l’activité reste limitée. La marche annoncée n’est pas une initiative régionale et ses effets dépendront d’abord des acteurs tunisiens. Elle s’inscrit néanmoins dans une question plus large : comment les institutions répondent-elles aux demandes d’emploi, de justice territoriale et de participation citoyenne ?

L’UGTT a déjà joué un rôle de médiation dans des crises nationales, notamment au sein du Quartet du dialogue national, distingué par le prix Nobel de la paix en 2015. Aujourd’hui, sa capacité à fédérer des associations et des mouvements issus des régions sera un indicateur important, tout comme la place laissée à des revendications qui ne sont pas strictement syndicales.

Le 17 octobre 2026, le déroulement de la marche, la diversité des participants et la réponse des autorités seront donc à suivre. Un rassemblement commun peut rendre les demandes plus lisibles ; il ne garantit pas qu’elles seront satisfaites. Le test se jouera aussi après la rue : dans la tenue d’un dialogue et dans l’application concrète des engagements annoncés sur l’emploi et les libertés.