En République démocratique du Congo, l’opposition se retrouve face à une question qui dépasse les querelles de personnes : comment défendre l’ordre constitutionnel alors qu’un ancien président s’associe à un mouvement qui revendique le recours à la force ? La réponse de la Coalition Article 64 (C64) pèsera sur sa crédibilité, mais aussi sur les perspectives d’un dialogue politique déjà fragilisé par la guerre dans l’Est.

Une opposition unie sur la Constitution, divisée par la crise

La C64 rassemble cinq figures de l’opposition : Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et Augustin Matata Ponyo. Lancée à Kinshasa en mai 2026, cette coalition tire son nom de l’article 64 de la Constitution congolaise. Celui-ci appelle les Congolais à faire échec à toute personne qui exerce le pouvoir en violation de la Constitution.

La plateforme s’est formée dans un débat tendu sur une éventuelle réforme constitutionnelle et la préparation de l’échéance présidentielle de 2028. Ses dirigeants disent vouloir protéger l’ordre constitutionnel. Le pouvoir, de son côté, conteste le cadrage de l’opposition et affirme que les discussions institutionnelles relèvent de la vie politique nationale.

La coalition ne parle toutefois pas d’une seule voix sur tous les dossiers. Elle a demandé un dialogue politique inclusif et a défendu l’idée que Joseph Kabila devait y participer. Mais, depuis que l’ancien président a pris la tête d’un mouvement politico-militaire, cette position est devenue plus difficile à tenir sans clarification.

Le FRN place la C64 devant un choix politique

Le 12 octobre, à Goma, Joseph Kabila a été présenté comme le dirigeant du Front pour la refondation de la nation (FRN). Cette nouvelle structure succède à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), qui comprend le Mouvement du 23 mars (M23), groupe armé actif dans l’Est. Le FRN affirme vouloir combattre le pouvoir de Kinshasa « par tous les moyens, y compris la force ».

Ces éléments ont été rapportés par Radio Okapi et par le média congolais Actualite.cd. Ils confirment l’annonce du nouveau mouvement et ses déclarations publiques. Cela ne suffit pas, à soi seul, à établir les responsabilités de chaque acteur dans les violences ni à vérifier toutes les accusations formulées autour du conflit.

Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a appelé la C64 à clarifier sa position. Il lui reproche d’avoir voulu inclure Kabila dans un dialogue, alors que celui-ci dirige désormais un mouvement armé. L’interpellation met la coalition sous pression, mais ne constitue pas une preuve de rapprochement entre la C64 et le FRN. Aucun élément vérifiable ne permet ici d’affirmer que les deux organisations ont conclu une alliance.

Dans une intervention annoncée le vendredi 23 octobre, Matata Ponyo défend la ligne de la C64 et son attachement à la Constitution. Il fut Premier ministre sous Joseph Kabila de 2012 à 2016. Son parcours rend sa parole particulièrement observée, sans pour autant permettre de confondre son choix politique actuel avec celui de l’ancien chef de l’État.

La réunion de Rome doit produire une ligne commune

Les cinq responsables de la C64 doivent se retrouver à Rome à la fin du mois pour harmoniser leurs positions. La rencontre intervient après l’annonce du FRN et les demandes publiques du gouvernement. Elle doit permettre aux dirigeants de préciser la place qu’ils accordent à Joseph Kabila dans un éventuel dialogue, et de distinguer clairement contestation politique et soutien à une organisation armée.

Le défi est aussi interne. Une coalition composée de plusieurs partis doit rapprocher des stratégies différentes, alors que ses chefs ne sont pas tous présents en RDC et que les contraintes politiques varient d’une région à l’autre. À Kinshasa, la bataille se joue largement autour des institutions et du débat constitutionnel. Dans l’Est, les habitants subissent d’abord l’insécurité et les conséquences de la présence de groupes armés. Une déclaration politique nationale ne répond pas, à elle seule, à ces réalités distinctes.

Matata Ponyo a également été condamné le 20 mai 2025 par la Cour constitutionnelle à dix ans de travaux forcés dans l’affaire du parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo. L’Agence congolaise de presse et Radio Okapi ont rapporté le verdict. Matata et ses soutiens ont contesté la procédure et la décision. Ce dossier judiciaire pèse sur son rôle politique, mais ne tranche pas la question de la position de la C64 face au FRN.

Un enjeu national aux conséquences régionales

La crise institutionnelle et le conflit dans l’Est se croisent, sans se confondre. La C64 dénonce ce qu’elle considère comme une menace contre les règles constitutionnelles. Le FRN invoque lui aussi l’article 64 pour contester le pouvoir, tout en revendiquant le recours à la force. Cette référence commune ne rend pas leurs moyens ni leurs objectifs équivalents : l’une est une coalition d’opposition politique, l’autre une structure politico-militaire.

La guerre dépasse les frontières congolaises et mobilise plusieurs cadres africains. L’Union africaine a appelé les parties au respect du cessez-le-feu et à la poursuite du processus de paix de Doha. La Communauté d’Afrique de l’Est et la Communauté de développement de l’Afrique australe sont également concernées par les efforts de médiation et de sécurité dans la région des Grands Lacs.

Pour les Congolais, l’enjeu concret reste double : préserver des institutions contestées par des acteurs politiques rivaux et obtenir une désescalade dans l’Est. Pour la C64, Rome sera donc moins un simple rendez-vous de dirigeants qu’un test de cohérence. La suite dépendra de sa capacité à défendre sa ligne constitutionnelle sans laisser planer l’ambiguïté sur la violence armée, et de la réponse des autorités à la demande de dialogue.