Pour Ankara, l’enjeu africain ne se limite plus aux chantiers d’infrastructures, aux échanges commerciaux ou aux contrats de défense. La Turquie cherche désormais à sécuriser des accès directs aux minerais, depuis les permis aurifères du Niger jusqu’aux discussions ouvertes avec l’Angola et aux accords conclus avec le Nigeria et le Sénégal.

Une diplomatie minière qui s’étend par étapes

Le mouvement s’inscrit dans la politique africaine lancée par la Turquie au début des années 2000. Depuis, Ankara a multiplié les visites officielles, les lignes aériennes, les projets de construction et les partenariats industriels. Le secteur extractif ajoute une dimension stratégique à cette présence économique.

La méthode turque repose d’abord sur des mémorandums d’entente. Ces textes fixent un cadre de coopération, mais ne garantissent pas automatiquement un investissement ou une production minière. Ils ouvrent plutôt la voie aux études géologiques, au partage de données, à la formation et à la recherche de projets communs.

Le 6 octobre 2026, à Luanda, l’ambassadeur de Turquie en Angola, Özgür Uludüz, a rencontré le ministre angolais des Ressources minérales, du Pétrole et du Gaz, Diamantino Azevedo. Les échanges ont porté sur le pétrole, le gaz, l’énergie et les ressources minérales. Les deux parties ont aussi évoqué des projets existants et de futures possibilités de partenariat, sans annoncer à ce stade d’engagement minier majeur. La presse angolaise a rapporté cette rencontre à Luanda.

Cette prudence contraste avec le niveau de structuration atteint au Niger. Dans ce pays sahélien, la société publique turque MTA International Mining, ou MTAIC, travaille avec le Centre de recherches géologiques et minières du Niger. Sa filiale nigérienne détient trois permis de recherche aurifère, dans les régions de Tillabéri et d’Agadez. Les informations publiées par MTAIC détaillent ces permis et les travaux réalisés.

Du permis d’exploration au projet industriel

Les opérations nigériennes ont commencé en 2021, après la création de la filiale dans le cadre d’un accord signé en 2020. Elles comprennent la cartographie géologique, les prélèvements géochimiques, les levés géophysiques, le creusement de tranchées et les forages carottés.

Deux permis se trouvent dans le Liptako, à environ 120 kilomètres au nord-ouest de Niamey. Un troisième est situé près d’Agadez, dans le nord du pays. MTAIC indique avoir engagé des études de préfaisabilité et de faisabilité. Ces étapes servent à déterminer si une découverte peut devenir une mine rentable, techniquement réalisable et compatible avec les obligations réglementaires.

Le dossier nigérien reste toutefois un projet d’exploration. Aucune production commerciale turque n’est annoncée sur ces sites. Le passage d’un permis de recherche à une exploitation exige encore des ressources certifiées, des investissements lourds, des infrastructures, une autorisation nationale et un accord avec les communautés concernées.

Le Soudan illustre les difficultés de cette transition. MTAIC y a créé une société en 2018 et obtenu deux permis dans l’État de la mer Rouge, au nord-est de Port-Soudan. Des forages ont été réalisés entre 2020 et 2022. L’entreprise turque indique cependant qu’aucune minéralisation économiquement viable n’a été identifiée sur l’un des périmètres et que ses activités ont été suspendues pour des raisons de sécurité. MTAIC présente le bilan technique de ses opérations soudanaises.

Le Nigeria et le Sénégal, deux leviers complémentaires

Le Nigeria offre à Ankara un autre type de partenariat. Le 21 mai 2026, les ministres turc de l’Énergie et nigérian du Développement des minerais solides ont signé un mémorandum à Istanbul. Le texte actualise un accord conclu en 2021 et prévoit une coopération dans l’exploration, les études géologiques, les laboratoires, le partage de données, les technologies d’enrichissement et la formation.

Le document mentionne aussi la promotion des investissements, les pratiques minières sûres et les activités des exploitants artisanaux. Pour Abuja, l’objectif est de réduire la dépendance du secteur minier à l’industrie pétrolière et d’améliorer la connaissance du sous-sol. Pour Ankara, le Nigeria constitue également une porte d’entrée vers le marché ouest-africain, en raison de la taille de son économie et de son poids régional.

Le ministère fédéral nigérian de l’Information a confirmé la signature et les principaux axes de l’accord. Le ministère turc de l’Énergie a publié une description similaire du dispositif. La version officielle turque précise notamment les volets consacrés à la technologie et au développement des compétences.

Au Sénégal, le cadre est plus large. Les deux pays ont signé, le 31 octobre 2024, plusieurs accords portant sur l’urbanisme, l’agriculture, l’énergie, les hydrocarbures et l’enseignement supérieur. La coopération énergétique inclut l’exploration et la production d’hydrocarbures, mais aussi les minerais critiques et les terres rares.

Cette orientation intéresse particulièrement Dakar. Le Sénégal produit déjà du phosphate et dispose d’une filière d’exploitation des minéraux lourds. En 2024, le pays figurait parmi les principaux producteurs mondiaux d’ilménite et de concentrés de zirconium. La Turquie cherche donc moins un simple accès à une ressource qu’un partenariat avec un État disposant déjà d’un secteur minier organisé. La Primature sénégalaise a recensé les accords signés avec Ankara.

Un marché concurrentiel et des attentes africaines

La stratégie turque répond à une préoccupation de sécurité d’approvisionnement. Ankara cherche à garantir l’accès à des minerais nécessaires à son industrie, tout en donnant des débouchés à ses entreprises publiques et privées. La Turquie dispose elle-même d’une base minière importante. Elle est notamment un producteur majeur de borate, de chromite, de feldspath et de perlite. Les données de l’United States Geological Survey décrivent le poids de ces productions.

L’Afrique attire Ankara par l’étendue de ses ressources et par le potentiel encore peu documenté de plusieurs sous-sols. Mais la compétition est forte. La Chine, les États-Unis, l’Union européenne, l’Australie, le Canada et plusieurs pays du Golfe cherchent eux aussi à nouer des partenariats dans les minerais critiques.

Pour les pays africains concernés, l’intérêt ne réside pas seulement dans l’arrivée d’un nouvel acteur étranger. Les gouvernements attendent des résultats concrets : cartographie du sous-sol, emplois qualifiés, transfert de compétences, recettes publiques, transformation locale et amélioration de la sécurité sur les sites.

La question centrale sera donc celle de la mise en œuvre. Au Niger, il faudra mesurer la capacité de MTAIC à transformer ses travaux d’exploration en ressources certifiées. Au Nigeria, l’accord devra produire des investissements et des compétences au-delà des cérémonies officielles. Au Sénégal et en Angola, les discussions devront préciser les projets, les calendriers et la place accordée à la transformation locale.

La Turquie possède désormais plusieurs points d’ancrage. Elle doit encore démontrer qu’ils peuvent former une chaîne cohérente, de l’exploration africaine à l’approvisionnement industriel, sans réduire les partenaires africains au rôle de fournisseurs de matières premières.