À Mekelle, la prise de contrôle par l’armée fédérale éthiopienne ne règle pas le conflit. Elle déplace le centre de gravité de la guerre : après avoir perdu la capitale du Tigré, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) peut privilégier les zones rurales, les attaques mobiles et la résistance clandestine.
Une victoire militaire qui ne signifie pas la paix
Le 28 novembre 2020, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a annoncé que les forces fédérales contrôlaient entièrement Mekelle, capitale régionale du Tigré. L’armée est entrée dans la ville après le retrait des responsables et des combattants liés au TPLF, au terme de près de quatre semaines d’affrontements.
Le gouvernement fédéral a présenté cette opération comme l’achèvement de sa campagne militaire. Le chef du gouvernement a également affirmé que la dernière phase de l’intervention était terminée. Toutefois, cette déclaration ne suffisait pas à établir la fin des combats dans l’ensemble du Tigré.
Des responsables du TPLF ont indiqué que leurs forces poursuivraient la lutte. Plusieurs observateurs estimaient alors que le retrait de Mekelle pouvait correspondre à un changement de méthode plutôt qu’à une capitulation. Le passage d’un affrontement frontal à une guérilla aurait permis aux combattants tigréens de s’appuyer sur les reliefs et les réseaux locaux.
Cette hypothèse était renforcée par l’histoire du TPLF. Le mouvement avait lui-même combattu pendant des années sous la forme d’une guérilla avant de participer à la chute du régime militaire éthiopien en 1991. Son implantation politique et sociale au Tigré lui donnait aussi une capacité de mobilisation supérieure à celle d’un groupe armé sans ancrage territorial.
Mekelle sous contrôle, une ville toujours sous tension
Après l’entrée des troupes fédérales, des soldats patrouillaient dans les rues et sécurisaient les principaux bâtiments publics. Les communications ont commencé à être rétablies après plusieurs jours de coupure. Cette reprise restait toutefois partielle et ne permettait pas de vérifier rapidement les informations venues des zones rurales.
Les commerces demeuraient fermés. Des habitants avaient déplacé leurs stocks vers des lieux jugés plus sûrs, par crainte des pillages et des dégradations. Dans une ville frappée par les combats, la question immédiate n’était donc pas seulement celle du contrôle militaire. Elle concernait aussi l’accès à la nourriture, aux soins, aux liquidités et aux transports.
La coupure des télécommunications compliquait fortement le travail des journalistes, des organisations humanitaires et des familles séparées par le conflit. Une enquête conjointe de la Commission éthiopienne des droits de l’homme et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a confirmé que les réseaux téléphoniques et internet avaient été interrompus dès le début de la crise, le 4 novembre 2020.
Dans ces conditions, les bilans humains et les récits d’exactions restaient difficiles à établir de manière indépendante. Les déclarations des parties devaient être traitées avec prudence, notamment lorsqu’elles concernaient les opérations militaires, les victimes civiles ou l’état des infrastructures.
Le conflit s’inscrit dans une crise institutionnelle nationale
La guerre du Tigré est née d’une confrontation entre le pouvoir fédéral installé à Addis-Abeba et les autorités régionales dominées par le TPLF. Les tensions se sont aggravées après le report des élections nationales de 2020, décidé officiellement en raison de la pandémie de Covid-19. Les dirigeants tigréens ont rejeté ce report et organisé leurs propres élections régionales en septembre.
Le gouvernement fédéral a considéré ce scrutin comme illégal. Le TPLF, de son côté, a contesté la légitimité du pouvoir central à prolonger son mandat au-delà du calendrier prévu. Le désaccord électoral s’est ajouté à des rivalités plus profondes sur le partage du pouvoir, l’organisation du fédéralisme et la place des anciennes élites politiques.
Le 3 novembre 2020, les autorités fédérales ont accusé des forces loyales au TPLF d’avoir attaqué des installations de l’armée éthiopienne dans le nord du pays. Le TPLF a présenté les événements comme une réponse à une offensive préparée par Addis-Abeba. Ces versions opposées ont marqué le début d’une guerre dont les premières semaines ont été presque impossibles à documenter sur place.
Le conflit a rapidement dépassé les frontières administratives du Tigré. Des combattants et des forces alliées de la région Amhara ont participé aux opérations aux côtés de l’armée fédérale. L’Érythrée, voisine du Tigré, a également été accusée d’être impliquée dans les combats, ce que les autorités érythréennes et éthiopiennes ont longtemps contesté ou minimisé.
La Corne de l’Afrique face au risque d’extension
La dimension régionale du conflit préoccupait les pays voisins. Le Tigré partage une frontière avec l’Érythrée et le Soudan. Les tensions entre Addis-Abeba et Asmara étaient particulièrement sensibles, car le TPLF avait dirigé l’Éthiopie pendant près de trois décennies avant l’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir en 2018.
Les deux pays avaient déjà été opposés lors d’une guerre frontalière entre 1998 et 2000. La réconciliation entre Abiy Ahmed et le président érythréen Isaias Afwerki avait valu au Premier ministre éthiopien le prix Nobel de la paix en 2019. Mais le conflit du Tigré a ravivé les soupçons et les antagonismes de la période précédente.
Le Soudan devait, lui aussi, gérer les conséquences de la crise. Des milliers de personnes ont fui vers son territoire depuis le début des combats. Dans le même temps, Khartoum et Addis-Abeba étaient engagés dans un différend frontalier autour d’Al-Fashaga, une zone agricole disputée. La guerre au Tigré risquait donc d’ajouter une nouvelle tension à une frontière déjà fragile.
L’Égypte, la Somalie, le Soudan et l’Érythrée ont appelé au respect du droit international et rejeté les mesures unilatérales. Cette prise de position témoignait des inquiétudes régionales, mais elle ne constituait pas encore un mécanisme de médiation capable d’imposer un cessez-le-feu.
Le rôle attendu de l’Union africaine
La crise mettait également à l’épreuve l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba. Trois anciens chefs d’État africains — Joaquim Chissano du Mozambique, Ellen Johnson Sirleaf du Liberia et Kgalema Motlanthe d’Afrique du Sud — avaient été désignés comme envoyés spéciaux pour rechercher une issue politique.
Leur mission se heurtait cependant au refus du gouvernement fédéral de négocier avec le TPLF avant la fin de son opération militaire. De son côté, le mouvement tigréen cherchait à préserver ses forces et sa capacité de résistance. Entre ces deux positions, l’accès humanitaire et la protection des civils restaient les priorités les plus urgentes.
La prise de Mekelle constituait donc un tournant, mais pas un règlement. Pour Addis-Abeba, l’enjeu consistait à rétablir l’autorité fédérale sans transformer la victoire militaire en occupation durable. Pour les habitants du Tigré, il s’agissait de retrouver les services essentiels et la sécurité. Pour les pays voisins, il fallait empêcher que la guerre ne s’étende à la frontière soudanaise ou à l’Érythrée.
La suite du conflit dépendait moins de la seule présence de l’armée dans la capitale régionale que de la capacité à rouvrir les communications, garantir l’aide humanitaire et créer un cadre politique crédible. Sans ces conditions, la chute de Mekelle pouvait marquer le début d’une nouvelle phase plutôt que la fin de la guerre.