À Kampala, le procès pour trahison de Kizza Besigye repose désormais largement sur le récit d’un homme qui dit avoir infiltré son entourage. Andrew Wilson, alias « Orlando », se présente comme un spécialiste de la sécurité privée. L’accusation le décrit comme un informateur ayant recueilli des enregistrements clandestins. La défense, elle, met en doute ses méthodes, ses déclarations et la fiabilité des pièces produites devant la justice.
Un consultant en sécurité devenu témoin central
Andrew Wilson est un ressortissant britanno-américain âgé de 55 ans, selon les éléments présentés à la Haute Cour de Kampala. Il affirme avoir servi dans l’armée britannique entre 1988 et 1993. Il a ensuite travaillé dans la sécurité privée et le renseignement commercial.
Dans ses présentations professionnelles, il se décrit comme écrivain, enquêteur privé et consultant en protection rapprochée. Il revendique des missions aux États-Unis, en Haïti, au Mexique, en Colombie, au Moyen-Orient et dans plusieurs pays africains.
Son entreprise, Risks Incorporated, met en avant des activités liées aux enquêtes sur les réseaux criminels et au narcotrafic. Devant les juges, Wilson a toutefois reconnu ne posséder aucun diplôme universitaire. Il s’est présenté comme un autodidacte ayant construit son expérience sur le terrain.
Cette trajectoire nourrit déjà les interrogations de la défense. Pour les avocats de Kizza Besigye, le profil opérationnel du témoin ne suffit pas à établir la valeur juridique de ses enregistrements. Ils cherchent surtout à déterminer dans quelles conditions il a rencontré les prévenus, qui l’a mandaté et comment les preuves ont été conservées.
Une mission qui aurait commencé en 2021
Selon le parquet, Wilson aurait été approché en 2021 par Joel Wakayima, un proche de Kizza Besigye installé en Suisse. Wakayima lui aurait demandé de faciliter l’achat d’armes et l’organisation d’une formation militaire pour des Ougandais vivant dans le pays ou à l’étranger.
L’accusation estime que cette demande s’inscrivait dans un projet visant à renverser par la force le gouvernement du président Yoweri Museveni. Les trois prévenus, Kizza Besigye, Obeid Lutale et le capitaine Denis Oola, nient les accusations.
Wilson affirme avoir alerté les autorités ougandaises. Il aurait obtenu le contact du général Richard Otto par l’intermédiaire d’une relation en Somalie. Les échanges se seraient ensuite poursuivis sur WhatsApp.
D’après son témoignage, des responsables lui auraient demandé de continuer à communiquer avec Wakayima. Son rôle aurait alors changé. Il ne se serait plus limité à une activité de conseil. Il serait devenu un informateur chargé de documenter les intentions du réseau présumé.
Le témoin a reconnu devant la cour, le 17 septembre 2026, avoir travaillé pour les autorités ougandaises. Les modalités de sa rémunération restent cependant peu claires. La presse ougandaise a rapporté son admission, sans établir publiquement l’existence d’un contrat ou le montant d’éventuels paiements.
Des réunions filmées à Genève, Athènes et Nairobi
Wilson dit avoir enregistré plusieurs rencontres entre 2023 et 2024. Elles auraient eu lieu notamment à Genève, Athènes et Nairobi. Il affirme avoir utilisé des caméras et des microphones dissimulés dans des objets ordinaires, dont une batterie externe.
Le témoin a également déclaré avoir employé au moins onze dispositifs. Il a expliqué que certains équipements étaient peu coûteux et produisaient des vidéos courtes ou des fichiers audio de qualité limitée. Une partie des éléments aurait été perdue ou endommagée, notamment après une opération à Nairobi.
Pour le parquet, les images et les enregistrements montrent que Kizza Besigye et ses interlocuteurs discutaient de l’achat d’armes, de formations paramilitaires et d’un possible renversement du pouvoir. Wilson a aussi affirmé que certaines conversations portaient sur les déplacements du président Museveni et sur des scénarios visant les forces de sécurité.
La défense conteste cette lecture. Les vidéos projetées à l’audience seraient sombres. Le son serait parfois faible. L’identification des personnes et le sens exact de certaines phrases nécessiteraient les explications du témoin lui-même.
Eron Kiiza, l’un des avocats de Besigye, soutient que ces difficultés réduisent la portée des pièces. Il relève aussi des contradictions entre la déclaration de Wilson à la police et son témoignage devant la Haute Cour.
La défense cite notamment des désaccords sur les lieux et les dates de certaines réunions. Elle conteste également la concordance entre les dates affichées sur des vidéos et les événements auxquels elles sont censées correspondre.
La bataille autour des transcriptions
Les transcriptions des enregistrements ont été admises par la cour après le retrait d’une objection procédurale des avocats de la défense. Cette décision ne signifie pas que leur contenu est accepté par les prévenus.
Les avocats veulent désormais interroger Wilson sur la manière dont les conversations ont été retranscrites. Ils contestent certaines interprétations attribuées au témoin. Selon eux, des termes graves évoqués oralement par Wilson ne figureraient pas clairement dans les transcriptions présentées aux juges.
Un universitaire de l’université Makerere, Medadi Ssentanda, est intervenu comme deuxième témoin de l’accusation. Il coordonne le centre chargé de produire ou de vérifier les transcriptions. Son audition doit permettre à la cour d’examiner la méthode employée, les personnes impliquées et la chaîne de conservation des documents.
Un procès au cœur des tensions politiques ougandaises
Le dossier s’inscrit dans une longue confrontation entre Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, et Kizza Besigye, ancien médecin militaire devenu l’un des principaux opposants ougandais. Besigye a déjà affronté le président lors de plusieurs élections et a été régulièrement arrêté ou poursuivi.
Son procès intervient alors que la question de la succession politique reste sensible en Ouganda. Le pays prépare sa prochaine séquence électorale dans un climat marqué par la surveillance des opposants, les restrictions visant les rassemblements et les débats sur l’indépendance de la justice.
La procédure attire aussi l’attention dans la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui réunit notamment l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud et la Somalie. Nairobi occupe une place particulière dans ce dossier, puisque certaines réunions alléguées et l’arrestation de Besigye en novembre 2024 se sont déroulées au Kenya.
Les conditions de la défense restent un autre point de tension. Erias Lukwago, avocat de Besigye, a été inculpé de non-dénonciation de trahison. Martha Karua, ancienne ministre kényane et membre de l’équipe de défense, a été empêchée d’entrer en Ouganda. Besigye a, de son côté, refusé les avocats proposés par l’État.
La suite du procès devra donc répondre à deux questions distinctes. La première concerne la réalité du projet armé décrit par l’accusation. La seconde porte sur la solidité de la preuve : un témoin rémunéré ou mandaté par les autorités peut-il établir, à lui seul, l’intention criminelle des accusés ?
La Haute Cour de Kampala doit poursuivre l’examen des témoignages et des transcriptions. L’enjeu dépasse le sort des trois prévenus. Il concerne aussi la capacité de la justice ougandaise à traiter une affaire politique sensible avec des preuves contestées, une défense fragilisée et une forte attention régionale.
Le témoignage d’Andrew Wilson sur les dispositifs d’enregistrement
Les éléments contestés autour des preuves recueillies à Nairobi
Les informations de l’agence ougandaise URN sur les enregistrements clandestins