À Abuja, la transformation numérique du système de santé nigérian entre dans une phase plus structurante. L’enjeu n’est plus seulement d’équiper les hôpitaux en logiciels, mais de permettre à des systèmes conçus séparément de communiquer enfin entre eux.
Pour les patients, cette évolution peut réduire les ruptures d’information entre établissements. Pour les autorités, elle doit améliorer la surveillance des maladies, la planification des soins et l’allocation des ressources. Mais la réussite dépendra autant des règles communes que des infrastructures techniques.
Le Nigeria veut sortir du cloisonnement numérique
Le gouvernement fédéral développe la Nigeria Digital in Health Initiative, ou NDHI. Cette initiative vise à construire un écosystème national de santé numérique fondé sur une architecture commune, appelée National Digital Health Architecture, ou NDHA.
La NDHA doit servir de cadre technique et réglementaire. Elle définit les standards, les règles d’échange et les briques numériques nécessaires à l’interopérabilité. En clair, elle doit permettre à plusieurs plateformes de partager des informations dans un langage compatible.
Le ministère fédéral de la Santé et de la Protection sociale indique que cette architecture a été approuvée par le National Council on Health, l’instance qui réunit le gouvernement fédéral et les autorités sanitaires des États fédérés. Le conseil a également recommandé la participation des États, du Territoire de la capitale fédérale et des collectivités locales à cet écosystème de données.
Selon le ministère nigérian de la Santé, l’objectif est notamment de rapprocher des plateformes existantes comme DHIS2, SORMAS, les systèmes de l’assurance maladie et les dossiers médicaux électroniques. DHIS2 sert au suivi des indicateurs sanitaires, tandis que SORMAS est utilisé pour la surveillance et la gestion des alertes épidémiologiques.
Un dossier partagé, mais sous contrôle
Le projet repose sur plusieurs composantes. Il prévoit un Health Information Exchange, c’est-à-dire un dispositif d’échange sécurisé entre systèmes de santé. Il comprend aussi un dossier de santé partagé et des registres nationaux des patients, des établissements et des professionnels de santé.
Le principe est simple. Un patient devrait pouvoir être reconnu dans différents établissements, avec un accès à ses informations médicales par les professionnels autorisés. Cette continuité peut éviter la répétition inutile d’examens et faciliter le suivi lorsqu’une personne change de centre de soins ou d’État.
Le dispositif ne signifie pas que toutes les données seraient accessibles à tout le monde. La question du consentement, des habilitations, de la protection des données personnelles et de la traçabilité des accès sera déterminante. Le cadre technique devra donc avancer avec une gouvernance claire.
Le document de référence de la NDHI présente l’architecture comme le socle d’un écosystème numérique interopérable. Le gouvernement nigérian met également en avant le déploiement de dossiers médicaux électroniques dans les établissements qui ne disposent pas encore de solutions adaptées.
Le défi dépasse largement la question des logiciels
Au Nigeria, les investissements numériques ont souvent été liés à des programmes précis. Des établissements, des États ou des partenaires ont ainsi adopté leurs propres outils. Ces plateformes peuvent répondre à un besoin réel, mais elles ne sont pas toujours capables d’échanger leurs données.
Cette fragmentation produit plusieurs effets. Les mêmes informations peuvent être saisies plusieurs fois. Les indicateurs peuvent varier selon les méthodes utilisées. Les responsables doivent parfois rapprocher manuellement des fichiers qui ne reposent pas sur les mêmes formats.
La situation est encore plus complexe dans un pays fédéral de plus de 200 millions d’habitants, où les capacités administratives, les équipements et la connectivité diffèrent fortement d’un État à l’autre. Les grands hôpitaux urbains ne disposent pas toujours des mêmes moyens que les structures de soins primaires situées dans les zones rurales.
L’interconnexion ne résoudra donc pas automatiquement les faiblesses du système. Elle devra s’accompagner de connexions fiables, d’électricité disponible, de personnels formés et de procédures adaptées aux réalités locales. Elle devra aussi tenir compte des établissements privés et des acteurs de santé communautaire, qui occupent une place importante dans l’offre de soins nigériane.
Des gains attendus pour les soins et la santé publique
Pour les professionnels, une information mieux organisée peut faciliter la prise en charge. L’historique médical, les traitements suivis, les allergies ou les résultats d’examens pourraient être consultés plus rapidement, lorsque le patient y consent et que l’accès est justifié.
Pour les autorités sanitaires, des données mieux reliées peuvent améliorer la détection des épidémies. Elles peuvent aussi aider à suivre la disponibilité des médicaments, les effectifs, l’activité des établissements et les besoins des populations.
Les bénéfices ne seront toutefois pas identiques partout. Dans les grandes villes, l’enjeu sera souvent l’intégration de systèmes déjà nombreux. Dans les zones rurales, la priorité pourrait d’abord être la numérisation de services encore largement fondés sur le papier.
Les patients les plus mobiles, notamment ceux qui se déplacent entre plusieurs États pour travailler ou se soigner, pourraient bénéficier d’une meilleure continuité. À l’inverse, les personnes sans accès régulier à Internet ou sans moyens d’identification numérique risquent d’être moins bien intégrées si des solutions hors ligne ne sont pas prévues.
Un mouvement qui dépasse les frontières nigérianes
Le chantier nigérian s’inscrit dans une évolution plus large en Afrique. Les pays cherchent désormais à passer de la collecte de données à leur utilisation opérationnelle. Cette ambition concerne aussi la surveillance transfrontalière, un enjeu important pour les États de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO.
Les maladies transmissibles ne suivent pas les frontières administratives. Des systèmes capables d’échanger rapidement des informations peuvent donc renforcer la coordination entre pays voisins. Cela suppose cependant des standards compatibles, des règles de partage acceptées et des garanties suffisantes pour protéger les données individuelles.
L’Organisation mondiale de la santé estime que la fragmentation des bases de données, le manque d’interopérabilité et les faiblesses de gouvernance limitent fortement l’utilisation des informations sanitaires en Afrique. En 2024, l’évaluation de 37 pays de la région a établi une maturité moyenne des systèmes d’information sanitaire de 58 %, classée dans la catégorie « précoce ».
Le Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique a lancé, le 27 août 2026, un Regional Health Data Hub. Cette plateforme doit rapprocher des données issues de plusieurs programmes et systèmes afin de les transformer en informations utilisables pour la décision publique.
Le Nigeria participe ainsi à un mouvement continental où la souveraineté numérique devient aussi une question de santé publique. La prochaine étape sera concrète : vérifier si les standards de la NDHA sont effectivement adoptés par les États fédérés, si les établissements peuvent les appliquer et si les patients conservent un contrôle réel sur leurs informations.