À Kigali comme dans les familles rwandaises de la diaspora, la disparition de Dafroza Gauthier ravive une question centrale : que devient la quête de justice lorsque disparaît l’une de celles qui l’ont portée pendant trois décennies ? Cofondatrice du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, elle est morte samedi 3 octobre 2026 à Reims, en France, à l’âge de 72 ans.

Une trajectoire personnelle devenue combat judiciaire

Dafroza Mukarumongi Gauthier n’était pas une observatrice extérieure du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Sa mère a été tuée le 8 avril 1994 dans une paroisse où elle s’était réfugiée. Selon un témoignage livré en 2024, entre 70 et 80 membres de sa famille maternelle ont également été exterminés.

Cette histoire familiale a profondément orienté son engagement. Avec son époux Alain Gauthier, elle s’est rendue au Rwanda à partir de 1996. Le couple y recueillait des récits de rescapés, de témoins et d’anciens détenus. Ces informations ont ensuite nourri des dossiers judiciaires transmis aux autorités françaises.

En novembre 2001, les deux époux ont fondé le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, ou CPCR. Cette association accompagne les victimes et contribue à documenter les dossiers de personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide, puis installées en France.

Le travail reposait sur une méthode longue et exigeante. Il fallait retrouver des témoins, vérifier les récits, identifier les lieux et comparer les documents. Il fallait aussi convaincre la justice de s’emparer de faits commis plus de vingt ans auparavant, dans un autre pays et dans un contexte politique particulièrement sensible.

La justice française face aux crimes commis au Rwanda

La France peut juger certains crimes internationaux lorsque leurs auteurs présumés se trouvent sur son territoire. Cette compétence a permis l’ouverture de procédures contre des ressortissants rwandais soupçonnés d’avoir participé au génocide des Tutsi.

Le CPCR a joué un rôle important dans cette évolution. D’après plusieurs sources concordantes, Dafroza et Alain Gauthier ont contribué à la constitution de la plupart des plaintes déposées en France contre des suspects rwandais. Leur action a notamment facilité la circulation des témoignages entre le Rwanda, les victimes établies en Europe et les magistrats français.

Les procédures ont toutefois avancé lentement. Les enquêtes portent sur des faits anciens, souvent commis dans des zones rurales où les archives sont rares. Elles exigent aussi de distinguer les responsabilités individuelles des récits collectifs, sans réduire les victimes à des chiffres ni transformer les audiences en simples exercices de mémoire.

Plusieurs personnes ont finalement été condamnées par la justice française pour leur participation au génocide. Le nombre exact de condamnations associées au travail du CPCR varie selon les périmètres retenus par les sources. Le point essentiel demeure cependant constant : le collectif a contribué à faire entrer le dossier rwandais dans la durée judiciaire française.

Cette action a également accompagné une évolution du débat public en France. Pendant longtemps, les responsabilités françaises au Rwanda ont été discutées dans un climat de forte controverse. Les travaux de la commission Duclert, remis en 2021, ont conclu à de lourdes responsabilités de l’État français dans le contexte ayant précédé le génocide, tout en écartant la qualification de complicité de génocide.

Une mémoire rwandaise inscrite dans les relations avec la France

Pour les autorités et les organisations de rescapés au Rwanda, l’engagement de Dafroza Gauthier représentait d’abord un soutien aux victimes. Le gouvernement rwandais lui avait remis, avec Alain Gauthier, une distinction nationale en 2017 pour leur contribution à la recherche de la vérité et à la poursuite des personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide.

Des organisations comme Ibuka, qui rassemble des associations de rescapés, ont également salué son travail. Ces hommages rappellent que la justice ne se limite pas à la condamnation d’un accusé. Elle permet aussi de rétablir l’identité des victimes, de documenter leur histoire et de répondre aux discours qui nient ou minimisent le génocide.

Dafroza Gauthier insistait elle-même sur cette dimension. Dans un entretien cité après son décès, elle expliquait que le procès devait réhabiliter les victimes, rappeler leurs noms et dire ce qu’elles étaient. Cette approche rejoint la politique mémorielle menée au Rwanda depuis 1994, notamment pendant la période annuelle de commémoration du génocide, du 7 avril au 3 juillet.

Elle s’inscrit aussi dans une trajectoire nationale marquée par la reconstruction de l’État, la recherche des responsables et la prévention de l’idéologie génocidaire. Ces objectifs restent sensibles. Ils touchent à la cohésion sociale, à l’éducation et aux relations entre le Rwanda et les pays qui ont accueilli des survivants, des réfugiés ou des suspects.

Un héritage qui dépasse le seul cadre franco-rwandais

La disparition de Dafroza Gauthier intervient alors que le Rwanda poursuit son travail de mémoire et de justice, tandis que plusieurs procédures liées au génocide restent ouvertes à l’étranger. La question des suspects présents hors du continent demeure donc un enjeu pour Kigali et pour les associations de rescapés.

À l’échelle régionale, le Rwanda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, une organisation qui cherche à renforcer l’intégration économique et politique entre ses États membres. Même si les poursuites engagées en France relèvent d’une coopération judiciaire bilatérale, elles concernent plus largement la capacité des pays africains et de leurs partenaires à lutter contre l’impunité transnationale.

Le dossier rwandais rappelle également une réalité continentale : les crimes de masse ne s’arrêtent pas aux frontières. Les responsables présumés peuvent changer de pays, de statut ou d’identité. Les victimes, elles, continuent souvent de chercher des preuves et des lieux où leur parole puisse être entendue.

Le CPCR devra désormais poursuivre son travail sans l’une de ses principales figures. La succession ne sera pas seulement organisationnelle. Elle sera aussi mémorielle et judiciaire. Il faudra préserver les témoignages recueillis, maintenir le lien avec les rescapés et suivre les procédures encore en cours.

À Kigali, en France et au sein de la diaspora rwandaise, la mort de Dafroza Gauthier marque donc la fin d’une présence, mais pas celle d’un dossier. Son parcours laisse une exigence précise : établir les faits, identifier les responsabilités et rendre aux victimes une place que le génocide avait voulu leur arracher.

Son décès a été confirmé par son mari, Alain Gauthier, auprès de l’Agence France-Presse. Des médias rwandais et francophones ont également rapporté la date et le lieu de sa mort. Les informations disponibles indiquent qu’elle est décédée des suites d’une maladie à Reims.