En Côte d’Ivoire, une audience importante ne garantit pas encore un revenu régulier. Les créateurs publient, rassemblent des communautés et travaillent avec des marques, mais restent largement dépendants de contrats privés. L’ouverture annoncée de la monétisation sur les plateformes de Meta pourrait modifier cet équilibre.

Un chantier ivoirien inscrit dans la transformation numérique

Le dossier avance dans un pays où l’usage d’Internet progresse rapidement. Abidjan concentre une grande partie des agences, des annonceurs et des créateurs professionnels. Cependant, les contenus produits depuis les autres villes et les zones rurales restent moins visibles dans les dispositifs commerciaux. La future monétisation devra donc répondre à une question simple : qui pourra réellement en bénéficier ?

La démarche concerne aussi l’économie créative. Cette expression désigne les activités fondées sur la création, comme la musique, l’audiovisuel, le design, le divertissement et la production numérique. En Côte d’Ivoire, ces secteurs cherchent encore des modèles de revenus plus stables, au-delà des prestations ponctuelles et des partenariats publicitaires.

Le gouvernement a engagé ce travail avec la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, ou HACA, l’institution chargée de réguler la communication audiovisuelle. La HACA et le ministère de la Culture ont notamment évoqué la rémunération des créateurs et des ayants droit, c’est-à-dire les personnes ou structures qui détiennent légalement les droits sur une œuvre.

Ce travail s’inscrit également dans les priorités numériques et culturelles affichées par les autorités ivoiriennes pour la période 2026-2030. L’objectif est de mieux structurer un secteur où l’activité existe déjà, mais où une grande partie des revenus demeure informelle ou difficile à mesurer.

Des essais jugés concluants, mais aucune ouverture officielle

Le 1er octobre 2026, une réunion interministérielle s’est tenue à Abidjan avec des représentants de Meta. Les échanges ont porté sur les tests réalisés depuis plusieurs mois à la demande de l’État ivoirien. Selon les informations communiquées après la rencontre, ces essais ont été jugés concluants.

Cette étape rapproche les créateurs ivoiriens d’un accès aux mécanismes de rémunération proposés par Meta. Le groupe exploite notamment Facebook et Instagram, deux plateformes largement utilisées pour diffuser des vidéos, des spectacles, des contenus humoristiques, des émissions en direct et des productions musicales.

La prudence reste toutefois nécessaire. La réunion du 1er octobre n’a pas annoncé de date précise pour l’ouverture du dispositif. Elle n’a pas non plus détaillé les seuils d’accès, les formats concernés, les modalités de paiement ou le nombre de créateurs potentiellement éligibles.

Ces points doivent encore être finalisés entre les autorités et la plateforme. La perspective est donc réelle, mais elle ne constitue pas encore un lancement opérationnel. Les créateurs ivoiriens devront attendre une communication officielle avant de connaître les règles applicables.

Le ministre ivoirien du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, Kalil Ibrahim Konaté, a présenté cette collaboration comme un moyen de permettre aux producteurs de contenus de mieux vivre de leur travail. Cette déclaration rejoint l’objectif défendu depuis plusieurs mois par le ministère de la Culture : faire de la création numérique une activité rémunératrice et mieux organisée.

Un revenu supplémentaire, pas une garantie de prospérité

La monétisation ne remplacerait pas les revenus déjà recherchés par les créateurs. Elle pourrait s’ajouter aux contrats avec les marques, aux placements de produits, aux prestations événementielles, aux abonnements, aux dons et à la vente de services.

Dans les pays où ces mécanismes existent, les revenus dépendent généralement des performances, de l’éligibilité du compte, de la nature des contenus et du respect des règles de la plateforme. Une forte audience ne suffit donc pas toujours. Les contenus doivent aussi respecter les politiques de Meta, les règles relatives aux droits d’auteur et les conditions commerciales fixées par le groupe.

Le montant réellement perçu dépendra également du marché publicitaire. Les créateurs qui s’adressent à une audience ivoirienne ne disposent pas nécessairement du même potentiel publicitaire que ceux qui ciblent des marchés plus rémunérateurs. Le nombre de vues ne produira donc pas automatiquement un revenu élevé.

La question fiscale devra aussi être clarifiée. Les paiements versés par une plateforme étrangère peuvent soulever des enjeux liés à la déclaration des revenus, au statut professionnel, au transfert de fonds et à la protection sociale. Sans règles compréhensibles, les créateurs les moins structurés risquent de rester à l’écart du dispositif.

Le sujet concerne enfin les droits des artistes. Une vidéo musicale, un extrait de spectacle ou une œuvre audiovisuelle peut mobiliser plusieurs ayants droit. La rémunération devra distinguer le créateur de la vidéo, l’interprète, l’auteur, le producteur et, lorsque cela s’applique, le détenteur des droits de diffusion.

La prochaine bataille portera sur l’équité d’accès

Le chantier ne concerne pas uniquement les influenceurs les plus visibles d’Abidjan. Il touche aussi les humoristes, les journalistes indépendants, les vidéastes, les artistes, les éducateurs et les petites entreprises qui utilisent les réseaux sociaux pour atteindre leur public.

La fracture numérique pourrait cependant limiter les effets de la réforme. Les coûts de connexion, l’accès à un équipement performant, la qualité du réseau et la maîtrise des outils de paiement varient fortement selon les territoires et les catégories sociales. Un dispositif efficace devra tenir compte de ces écarts.

La formation sera tout aussi importante. Comprendre les règles de droits d’auteur, sécuriser un compte, lire des statistiques d’audience et gérer un revenu professionnel demande des compétences spécifiques. Les structures publiques, les organisations professionnelles et les plateformes auront un rôle à jouer dans cet accompagnement.

La HACA devra également trouver un équilibre entre protection du public, responsabilité éditoriale et liberté de création. La régulation de contenus numériques ne peut pas se limiter à la recherche de revenus. Elle doit aussi prendre en compte la lutte contre les arnaques, la protection des mineurs, la désinformation et l’usage non autorisé des œuvres.

Un signal observé dans l’espace ouest-africain

La démarche ivoirienne dépasse le seul marché national. La Côte d’Ivoire appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui facilite la coopération régionale entre plusieurs pays ouest-africains. Les plateformes y appliquent encore des règles et des niveaux de rémunération variables selon les marchés.

Une ouverture en Côte d’Ivoire pourrait créer un précédent pour d’autres pays francophones de la région. Elle montrerait aussi que les autorités africaines cherchent à négocier directement les conditions de valorisation des contenus produits localement, plutôt que de laisser les créateurs dépendre uniquement de revenus publicitaires indirects.

Le prochain point de surveillance sera l’annonce officielle des critères d’éligibilité et du calendrier. Il faudra ensuite vérifier la capacité du dispositif à toucher les créateurs au-delà des comptes les plus populaires. Le succès de cette réforme se mesurera moins au nombre d’annonces qu’aux revenus effectivement versés, à la transparence des règles et à la place accordée aux ayants droit ivoiriens.