À Addis-Abeba, l’Irreecha ne se résume pas à une cérémonie. Chaque année, cette fête transforme un moment de gratitude en espace de transmission, de rassemblement et de dialogue. Le 4 octobre 2025, des centaines de milliers de personnes ont convergé vers Hora Finfinnee, le site sacré situé dans la capitale éthiopienne, pour célébrer le patrimoine oromo.
Une fête de gratitude au cœur de l’Éthiopie
L’Irreecha marque la fin de la saison des pluies et l’entrée dans Birraa, une période associée au printemps, à la reprise des activités agricoles et à l’espoir d’une saison d’abondance. Pour les Oromo, le premier groupe ethnolinguistique d’Éthiopie, la fête est un moment de remerciement à Waaqa, nom donné à Dieu dans la tradition spirituelle oromo.
À Hora Finfinnee, les participants ont apporté de l’herbe fraîche et des fleurs. Ces éléments accompagnent les prières, les bénédictions et les gestes rituels accomplis près de l’eau. Les chants et les danses ont rythmé la cérémonie, tandis que les Abbaa Gadaa, gardiens de l’organisation traditionnelle du peuple oromo, conduisaient les séquences de la célébration.
Les femmes ont également occupé une place centrale dans le cortège. Dans le système Gadaa, institution sociale et politique traditionnelle des Oromo, elles sont associées à la médiation, à la transmission et à la recherche de la paix. Cette dimension donne à l’Irreecha une portée qui dépasse la seule expression religieuse.
La célébration s’est tenue le même week-end à Hora Arsadi, près de Bishoftu, dans la région Oromia. Ces deux sites constituent les principaux pôles nationaux de l’Irreecha. Des participants sont venus de différentes zones de l’Oromia, mais aussi d’autres régions de l’Éthiopie.
La culture oromo au centre de l’espace public
Les vêtements traditionnels, les parures, les musiques et les danses ont donné à la cérémonie une forte visibilité. La fête permet aux jeunes générations de découvrir des pratiques transmises par les familles, les anciens et les responsables coutumiers.
Cette visibilité compte dans un pays fédéral marqué par une grande diversité linguistique, culturelle et politique. L’Éthiopie rassemble de nombreux peuples et communautés. Dans ce cadre, l’Irreecha offre aux Oromo un espace où leur histoire, leur langue et leurs symboles occupent pleinement la scène publique.
La reconnaissance internationale du système Gadaa par l’UNESCO a renforcé cette dimension patrimoniale. Elle a aussi contribué à inscrire les traditions oromo dans les débats sur la sauvegarde des cultures vivantes. Toutefois, l’Irreecha ne relève pas d’un folklore figé. La fête reste pratiquée par les communautés et continue d’évoluer avec la société éthiopienne.
À Addis-Abeba, cette évolution se lit aussi dans l’organisation de la ville. Les cérémonies attirent des visiteurs, des chercheurs et des membres de la diaspora. Elles soutiennent l’activité des transports, de l’hôtellerie, de la restauration et du commerce informel. Les retombées bénéficient surtout aux zones proches des sites de rassemblement, mais elles participent également à la promotion culturelle de la capitale.
Un message de paix dans un contexte national tendu
Les responsables de la cérémonie ont placé l’édition 2025 sous le signe de la paix, de l’unité et de la fraternité. Le Premier ministre Abiy Ahmed a, lui aussi, adressé un message aux Oromo et à l’ensemble des Éthiopiens. Il a présenté l’Irreecha comme une occasion de renforcer le pardon, la réconciliation et le dialogue.
Ce discours intervient alors que l’Éthiopie reste confrontée à des tensions armées et politiques dans plusieurs régions. Le conflit du Tigré a pris fin avec l’accord de Pretoria en novembre 2022, mais la stabilisation demeure incomplète. Dans certaines zones, les affrontements, les déplacements de population et les désaccords entre autorités fédérales et régionales continuent de peser sur la vie quotidienne.
Dans l’Oromia, des violences impliquant les forces de sécurité et l’Armée de libération oromo ont également marqué les dernières années. Les autorités fédérales appellent au désarmement et au dialogue. Des acteurs locaux demandent, de leur côté, une réponse politique aux griefs liés à la gouvernance, à la sécurité et à la représentation.
Dans ce contexte, le message de paix porté par l’Irreecha a une portée concrète. Il s’adresse aux communautés, mais aussi aux autorités. Une fête peut créer un moment de rencontre. Elle ne suffit pas, à elle seule, à régler les différends. Sa crédibilité dépendra donc de la capacité des institutions à transformer les appels à la réconciliation en mesures durables.
Addis-Abeba, capitale et espace de négociation identitaire
La tenue de l’Irreecha à Addis-Abeba possède une dimension particulière. La capitale se trouve au cœur de la région Oromia, tout en relevant d’une administration municipale distincte. Son statut nourrit depuis longtemps des débats sur les droits des populations oromo, l’accès à la terre, l’aménagement urbain et les relations entre la ville et la région environnante.
Le nom Finfinnee, utilisé en langue oromo, rappelle l’histoire antérieure de la capitale et la place du territoire dans la mémoire oromo. Pour les participants, se rassembler à Hora Finfinnee permet donc de célébrer une tradition, mais aussi de relier la culture contemporaine à un espace historique.
Les autorités municipales ont mis en avant les travaux d’aménagement urbain et la capacité d’Addis-Abeba à accueillir de grands événements. Les participants y voient également une occasion de montrer une ville en transformation. Ce récit du développement reste toutefois lié à des questions sensibles sur l’accès aux espaces publics, les déplacements urbains et les effets de la croissance sur les habitants des quartiers périphériques.
Une portée qui dépasse les frontières éthiopiennes
L’Irreecha résonne dans toute l’Afrique de l’Est. La culture oromo s’étend au-delà de l’Éthiopie, notamment vers le Kenya, et la diaspora participe à des célébrations en Europe, en Amérique du Nord et dans les pays du Golfe. La fête devient ainsi un lien entre communautés installées dans des espaces différents.
Elle s’inscrit aussi dans les dynamiques de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Les crises de la région traversent les frontières. Les appels à la paix, à la circulation des personnes et à la préservation des patrimoines prennent donc une dimension régionale.
Après l’édition 2025, l’enjeu sera de savoir si l’Irreecha peut conserver son caractère culturel tout en servant de passerelle dans un pays encore fragmenté. Sa force tient précisément à cet équilibre : affirmer une identité oromo sans renoncer à l’idée d’un espace éthiopien partagé.