Au Sénégal, l’affaire Softcare ne se résume plus à la question de savoir si des produits fabriqués avec des matières premières périmées ont atteint les consommateurs. Le rapport parlementaire présenté le 2 octobre 2026 déplace le débat vers la traçabilité industrielle, la coordination des administrations et la capacité de l’État à protéger la confiance du public.

Des matières périmées retrouvées, mais pas de preuve d’incorporation

La mission d’information de l’Assemblée nationale confirme la présence de matières premières ayant dépassé leur date de validité sur le site de Softcare, à Sindia, dans le département de Mbour. L’entreprise fabrique notamment des couches pour bébés et des serviettes hygiéniques.

Les parlementaires indiquent que 2 260 kilogrammes de produits et de matières ont été isolés, puis détruits par incinération. Ce constat établit une défaillance dans la gestion des stocks. Il ne prouve toutefois pas, à lui seul, que ces matières ont été utilisées dans les produits vendus au Sénégal.

Après examen des documents disponibles et des méthodes d’analyse employées, la mission estime qu’il n’est pas possible d’établir scientifiquement, a posteriori, que les matières périmées ont été incorporées dans les produits finis commercialisés. Cette réserve rejoint les conclusions rendues en mars 2026 par une mission conjointe des autorités sanitaires.

Le député Boye Baby, rapporteur de la mission, a souligné que le dossier soulevait des interrogations sérieuses sur la gestion des matières non conformes. Il a également insisté sur l’absence de preuve matérielle permettant d’affirmer une exposition directe des consommateurs sénégalais à des produits fabriqués avec ces matières.

Une alerte sanitaire qui révèle surtout des failles de contrôle

Le rapport ne clôt pas pour autant l’affaire. Les députés ont relevé des insuffisances dans le suivi des dates de péremption, l’isolement des matières non conformes et la tenue des registres de production. L’historique des mouvements de stocks transmis par l’entreprise a aussi été jugé incomplet.

La mission mentionne par ailleurs des témoignages et des échanges internes faisant état de consignes ou de pratiques habituelles concernant l’utilisation de matières périmées. Ces éléments alimentent le doute. Ils ne remplacent pas une preuve scientifique établissant l’intégration de ces matières dans les produits finis.

Le rapport pointe aussi des divergences au sein de l’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique, l’ARP, chargée de contrôler certains produits liés à la santé et à l’hygiène. Le 8 décembre 2025, l’agence avait demandé le retrait des produits Softcare. Une semaine plus tard, un communiqué annonçait leur conformité et leur remise sur le marché.

Cette succession de décisions a nourri l’incompréhension. Elle a également fragilisé la parole publique. Le directeur général de l’ARP avait été limogé en mars 2026, dans un contexte de fortes interrogations sur la gestion de la crise.

Pour la députée Rokhy Ndiaye, le problème dépasse donc le seul cas de Softcare. Lorsque les citoyens ne comprennent plus les décisions de l’autorité sanitaire, la confiance dans les mécanismes de protection s’érode. Or cette confiance est essentielle pour que les alertes soient suivies et que les retraits de produits soient acceptés.

Le dilemme entre santé publique et production locale

Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, a défendu devant les députés le maintien de l’activité industrielle. Il estime que Softcare doit assumer les sanctions liées à ses manquements, puis pouvoir poursuivre son activité dans un cadre mieux contrôlé.

Le raisonnement renvoie à un enjeu plus large pour le Sénégal. Le pays cherche à renforcer sa base industrielle, à créer des emplois et à réduire sa dépendance aux importations. Les produits d’hygiène destinés aux bébés et aux femmes occupent une place sensible dans cette stratégie, car ils touchent directement les ménages et la santé quotidienne.

Mais l’argument industriel ne peut pas remplacer la preuve de conformité. Les consommateurs attendent des produits sûrs, une information cohérente et des contrôles indépendants. Les travailleurs, eux, dépendent de la continuité de l’activité. L’État doit donc protéger simultanément la santé publique, l’emploi et la crédibilité de la production locale.

Cette tension touche différemment les acteurs. Une grande entreprise peut mobiliser des laboratoires et des procédures d’audit. Les ménages disposent rarement des moyens nécessaires pour vérifier eux-mêmes la composition d’une couche ou d’une serviette hygiénique. Les familles modestes, qui recherchent des produits abordables, sont particulièrement dépendantes d’un contrôle public efficace.

Un cadre réglementaire encore incomplet

La mission parlementaire met en avant un vide juridique. Le décret d’application prévu par la loi n° 2023-06 du 13 juin 2023, qui encadre les produits cosmétiques et d’hygiène corporelle, n’était toujours pas adopté au moment des investigations.

Cette situation complique le travail des administrations. Elle peut créer des zones d’incertitude sur les responsabilités, les normes applicables et les procédures à suivre en cas d’alerte. Le rapport recommande donc l’adoption rapide de ce décret.

Les députés préconisent également d’interdire la détention injustifiée de matières périmées dans les zones de production. Ils demandent des procédures strictes de quarantaine et de destruction, ainsi qu’une modernisation de la traçabilité industrielle. Des logiciels sécurisés de gestion des stocks pourraient enregistrer chaque mouvement et chaque date de validation.

Autre recommandation : toute communication publique liée à une alerte sanitaire devrait faire l’objet d’une validation technique préalable. La mission propose aussi un comité interministériel permanent associant notamment la Santé, le Commerce, l’Industrie et les Douanes.

Un signal pour la régulation en Afrique de l’Ouest

L’affaire Softcare dépasse le périmètre de Sindia. Le Sénégal évolue dans l’espace de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, où les échanges de marchandises rendent la question des normes particulièrement importante.

La circulation régionale des produits d’hygiène suppose des règles lisibles, des laboratoires capables de produire des résultats fiables et des autorités qui communiquent de manière coordonnée. Sans ces garanties, une crise nationale peut rapidement affecter la confiance dans des produits fabriqués localement ou importés.

La prochaine étape sera donc institutionnelle. La mission parlementaire recommande une enquête plus approfondie afin de déterminer les responsabilités dans les dysfonctionnements relevés. Le Sénégal devra aussi préciser les règles applicables aux fabricants et renforcer les moyens techniques de ses services de contrôle.

Le rapport ne confirme pas l’hypothèse la plus grave : celle d’une mise sur le marché établie de produits fabriqués avec des matières périmées. Il établit cependant une réalité moins spectaculaire, mais décisive : la sécurité sanitaire dépend autant de la qualité du produit que de la solidité des procédures qui l’entourent.