Une bonne récolte ne suffit pas toujours à protéger les ménages. Au Maghreb, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie disposent cette année de perspectives agricoles plus favorables. Pourtant, chacun reste exposé à une nouvelle hausse des prix mondiaux du blé, du maïs et du sucre.

Le risque ne se limite pas au contenu du panier alimentaire. Il concerne aussi les budgets publics, les importateurs, les éleveurs et les entreprises de transformation. Dans les trois pays, la question centrale est désormais la même : qui absorbera le prochain surcoût ?

Les marchés mondiaux repartent à la hausse

Le 2 octobre 2026, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a établi son indice des prix alimentaires à 136 points pour septembre. Cet indicateur suit l’évolution internationale d’un panier de produits agricoles échangés sur les marchés mondiaux.

L’indice a progressé de 1,5 % en un mois et de 5,8 % sur un an. Il reste toutefois inférieur de 15,1 % à son sommet de mars 2022. La situation ne correspond donc pas à un retour au pic de la crise alimentaire mondiale. Elle signale néanmoins une remontée rapide après plusieurs mois de répit.

Les céréales concentrent une grande partie de la tension. Leur indice a augmenté de 5,1 % en septembre et se situe 17,2 % au-dessus de son niveau de septembre 2025. Le blé a gagné 6,3 % sur un mois. Le maïs a progressé de 5,6 %.

La FAO attribue cette évolution à plusieurs facteurs. Les contraintes logistiques en mer Noire compliquent les exportations. Les conditions sèches observées dans certaines zones d’Amérique du Nord pèsent sur les perspectives de semis du blé d’hiver. Pour le maïs, les rendements américains se révèlent moins élevés qu’attendu et les disponibilités exportables brésiliennes se resserrent.

Le transport ajoute une pression supplémentaire. Les incertitudes autour de la navigation dans le détroit d’Ormuz entretiennent les craintes sur les coûts du carburant, du fret et des engrais. Ces charges peuvent ensuite se transmettre aux importateurs, aux agriculteurs et aux consommateurs.

Des récoltes en progrès, mais une dépendance intacte

En Algérie, la campagne céréalière 2026 bénéficie du retour de pluies plus régulières. La FAO prévoit une production proche de 5 millions de tonnes, soit près de 30 % au-dessus de la moyenne récente. Ce serait la meilleure récolte depuis 2019.

Cette amélioration ne modifie pas encore la structure de l’approvisionnement national. Pour la campagne commerciale 2026-2027, les besoins d’importation de céréales sont estimés à 14,5 millions de tonnes. Le blé représenterait 8,5 millions de tonnes. Les achats de maïs atteindraient 5 millions de tonnes, notamment pour l’alimentation animale.

L’Algérie dispose cependant d’un amortisseur que ses voisins ne possèdent pas dans les mêmes proportions. Le pays reste un important exportateur d’hydrocarbures. Si les tensions géopolitiques soutiennent les cours du pétrole et du gaz, elles peuvent aussi accroître les recettes extérieures et les ressources budgétaires d’Alger.

Cet avantage ne supprime pas le risque. Il donne surtout à l’État une capacité plus grande pour maintenir les mécanismes de soutien au pain, à la semoule ou à certains produits de base. Le coût est alors déplacé du panier des ménages vers les finances publiques.

Au Maroc, les précipitations ont permis une nette reprise après plusieurs années de sécheresse. La FAO prévoit environ 6,3 millions de tonnes de céréales en 2026, un niveau supérieur de 16 % à la moyenne des cinq dernières années. Cette estimation reste plus prudente que les projections nationales évoquant environ 9 millions de tonnes.

La récolte améliore la situation, mais elle ne couvre pas l’ensemble des besoins. Les importations de blé pour 2026-2027 sont attendues autour de 5 millions de tonnes. Ce volume serait inférieur à la moyenne récente, sans devenir marginal.

Pour les ménages marocains, l’effet d’une nouvelle hausse dépendra donc de la durée du mouvement. Une tension brève peut être absorbée par les stocks, les achats publics ou les dispositifs de stabilisation. Une hausse persistante finirait par peser sur les prix de la farine, du pain, des produits transformés et de l’alimentation animale.

La Tunisie bénéficie elle aussi de conditions agricoles plus favorables. La production céréalière est estimée à environ 1,8 million de tonnes, soit près de 20 % au-dessus de la moyenne récente. Mais l’écart entre la récolte nationale et les besoins d’importation demeure important.

Pour 2026-2027, les achats de blé pourraient atteindre 1,85 million de tonnes, tandis que la production tunisienne de blé serait proche de 1,2 million de tonnes. Dans un pays où l’État soutient la consommation de produits céréaliers, chaque variation du marché international peut rapidement devenir une question sociale et budgétaire.

Le sucre élargit la zone de risque

La pression ne concerne pas seulement le pain et les céréales. L’indice FAO du sucre a bondi de 6,1 % en septembre. Il atteint son niveau le plus élevé depuis avril 2025.

Les marchés redoutent une offre mondiale plus resserrée durant la campagne 2026-2027. Les perspectives de production se dégradent en Thaïlande et en Inde. Au Brésil, de fortes pluies perturbent les récoltes dans la région Centre-Sud. Dans l’Union européenne, la baisse des surfaces consacrées à la betterave ajoute une incertitude.

Ces évolutions peuvent toucher directement les consommateurs. Le sucre entre dans de nombreux produits industriels. Il intervient aussi dans les boissons, la pâtisserie et certaines filières de transformation. Une hausse durable peut donc dépasser le seul prix du sucre vendu au détail.

Le renchérissement des engrais constitue un autre point de vigilance. Les exploitations maghrébines peuvent subir la hausse des coûts même lorsque leurs récoltes progressent. Les éleveurs sont également exposés, car le maïs importé représente une composante importante de l’alimentation animale.

Le véritable enjeu sera le partage du surcoût

La FAO ne prévoit pas, à ce stade, de pénurie mondiale généralisée. Les stocks restent élevés et la production céréalière de 2026 devrait encore représenter la deuxième meilleure récolte jamais enregistrée, malgré une baisse par rapport à 2025.

Le problème est donc moins celui de la disponibilité physique que celui du prix et de la répartition de la charge. Les importateurs la supporteront d’abord. Ensuite, elle pourra atteindre les finances publiques, les entreprises de transformation, les éleveurs et les ménages.

Les effets seront différents selon les territoires. Dans les grandes villes, les prix du pain et des produits transformés réagissent rapidement aux coûts d’importation et de transport. Dans les zones rurales, la hausse des engrais et de l’alimentation animale peut réduire les revenus agricoles avant même d’apparaître dans les rayons.

Les trois pays ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. L’Algérie peut s’appuyer sur ses recettes énergétiques, même si ses finances restent exposées aux fluctuations des hydrocarbures. Le Maroc possède un meilleur potentiel d’amortissement grâce à sa reprise agricole, mais demeure importateur de blé. La Tunisie, enfin, apparaît plus sensible à une tension prolongée en raison de l’écart entre sa production céréalière et ses besoins.

La prochaine étape sera donc nationale autant que régionale. Les gouvernements devront suivre les achats de blé, l’évolution des stocks, les coûts du fret et le prix des engrais. La remontée de l’indice mondial ne condamne pas les économies maghrébines à une nouvelle crise alimentaire. Elle rappelle toutefois qu’une bonne saison agricole ne suffit pas à neutraliser une dépendance extérieure structurelle.