À Dakar, la mémoire des tirailleurs sénégalais sort des vitrines et des cérémonies officielles. Elle revient par les voix de ceux qui ont vécu cette histoire, dans les langues qui la portent encore au sein des familles.
Lancé le 1er octobre 2026, le projet sonore « Mémoires de tirailleurs » rassemble des témoignages d’anciens combattants et de leurs proches. La série cherche ainsi à transmettre une histoire souvent réduite aux champs de bataille, alors qu’elle touche aussi les villages, les familles et les générations actuelles.
Une mémoire racontée depuis le Sénégal
Le projet a été conçu par la Maison de l’Oralité et du Patrimoine KËR LEYTI, sous la direction de l’écrivain et chercheur sénégalais Massamba Guèye. Il bénéficie du soutien de l’ambassade de France au Sénégal.
Les enregistrements ont été réalisés dans plusieurs régions du pays, de Podor à la Casamance, en passant par le centre et le sud-est. L’équipe a parcouru plus de 3 700 kilomètres pour recueillir des récits au plus près des lieux de vie des anciens combattants et de leurs descendants.
Le format repose sur une vingtaine de productions sonores. Une partie est disponible en wolof et une autre en français. Des témoignages en mandingue ont également été recueillis au cours du travail de terrain. Cette diversité linguistique évite de couper les récits de leur environnement social.
Le podcast ne présente donc pas seulement une histoire militaire. Il s’intéresse aux parcours avant l’engagement, à l’expérience du service sous l’uniforme français et au retour au pays. Il donne aussi une place aux familles, qui ont souvent conservé des souvenirs fragmentaires, des photographies, des lettres ou des récits transmis oralement.
Des soldats africains au cœur de plusieurs guerres
L’expression « tirailleurs sénégalais » désignait les unités africaines recrutées par l’armée coloniale française. Malgré leur nom, ces soldats ne venaient pas uniquement du Sénégal. Beaucoup étaient originaires d’autres territoires de l’Afrique occidentale sous domination française.
Ils ont participé à plusieurs conflits entre la fin du XIXe siècle et les indépendances africaines. Leur présence a été importante pendant la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et les guerres coloniales menées ensuite par la France.
Leur histoire reste traversée par une contradiction majeure. Ces hommes ont combattu au nom de la France, parfois loin de leurs villages, dans un cadre colonial qui ne leur accordait pas les mêmes droits qu’aux soldats européens. Leur engagement ne peut donc pas être raconté uniquement sous l’angle du sacrifice ou de l’héroïsme.
Il faut aussi parler du recrutement, des rapports hiérarchiques, des promesses de solde et de reconnaissance, ainsi que des discriminations. Le retour au pays n’a pas toujours apporté la considération attendue. Dans de nombreuses familles, la mémoire de ces anciens soldats s’est construite dans le silence ou dans une transmission privée.
Combattre les oublis et les récits déformés
Pour Massamba Guèye, l’enjeu consiste notamment à lutter contre les contre-vérités qui circulent autour des tirailleurs. Le recours aux témoignages directs doit permettre de rapprocher l’histoire publique de la parole des personnes concernées.
Cette démarche ne remplace pas le travail des historiens et des archives. Elle le complète. Un témoignage ne fournit pas toujours une chronologie complète. En revanche, il restitue une expérience, une émotion et une manière de comprendre les événements que les documents administratifs ne peuvent pas entièrement saisir.
Cette approche prend une importance particulière au Sénégal, où les discussions sur la période coloniale restent liées à des questions contemporaines. Elles concernent la place des langues nationales, l’enseignement de l’histoire, la reconnaissance des anciens combattants et la relation avec la France.
Le massacre de Thiaroye, survenu près de Dakar le 1er décembre 1944, demeure l’un des épisodes les plus sensibles de cette histoire. Des tirailleurs revenus de captivité après la Seconde Guerre mondiale y réclamaient notamment le paiement de leurs soldes et de leurs indemnités. Les circonstances exactes du nombre de victimes restent discutées par les historiens, mais l’événement occupe une place centrale dans la mémoire sénégalaise.
Dans ce contexte, faire entendre les anciens combattants et leurs descendants revient aussi à déplacer le centre du récit. L’histoire n’est plus racontée uniquement depuis les états-majors, les capitales européennes ou les archives militaires. Elle revient dans les villages et dans les familles qui ont porté ses conséquences.
Un outil destiné aux écoles et aux générations futures
Le projet vise un public large. Les jeunes sont particulièrement concernés, mais l’ambition dépasse le cadre scolaire. Les écoles, les daara — établissements d’enseignement coranique —, les associations de femmes et les structures culturelles peuvent également s’approprier ces contenus.
L’audio offre, sur ce point, un avantage concret. Il permet d’écouter une voix sans dépendre d’un long texte écrit. Il peut aussi circuler dans des espaces où l’accès aux ouvrages historiques reste limité. Des bornes d’écoute sont annoncées dans certains villages liés à l’histoire des tirailleurs, ainsi que dans des lieux de mémoire et des centres culturels.
La transmission ne se joue pas seulement entre l’école et l’élève. Elle concerne aussi les petits-enfants, les associations locales et les communautés de la diaspora sénégalaise. Ces publics peuvent retrouver dans les récits des noms, des lieux et des expériences déjà présents dans leur histoire familiale.
Le choix du wolof renforce cette dimension. Il permet de préserver la parole dans une langue quotidienne pour une grande partie de la population sénégalaise. Le français reste utile pour toucher les établissements, les chercheurs et les auditeurs de la diaspora. Les deux langues peuvent ainsi dialoguer sans placer l’une au-dessus de l’autre.
Une portée qui dépasse les frontières sénégalaises
L’histoire des tirailleurs concerne plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Les recrutements ont touché des territoires correspondant aujourd’hui au Sénégal, au Mali, à la Guinée, à la Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et à la Mauritanie. La mémoire de ces soldats ne peut donc pas être enfermée dans un seul récit national.
Elle renvoie aussi à une histoire régionale des mobilités, des armées coloniales et des circulations entre l’Afrique et l’Europe. Dans l’espace de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, les frontières actuelles ne recouvrent pas toujours les trajectoires des anciens combattants et de leurs familles.
Le podcast ouvre ainsi une question plus large : comment les sociétés africaines veulent-elles raconter les engagements militaires imposés, négociés ou choisis pendant la période coloniale ? La réponse passera par les archives, mais aussi par les langues, les récits familiaux, les musées et les créations culturelles.
À Dakar, l’initiative rappelle surtout que la mémoire n’est pas figée. Elle se construit au présent, avec les voix encore disponibles et avec celles des descendants. La prochaine étape sera de faire entrer ces récits dans les écoles, les lieux de culture et les débats publics, au Sénégal comme dans les autres pays concernés par cette histoire.