À Conakry, la mémoire de l’indépendance ne se résume pas au visage de Sékou Touré. Une exposition installée près du lac Gbassikolo remet en lumière des responsables politiques, des syndicalistes, des artistes et des militants longtemps relégués derrière le récit officiel de la première République guinéenne.
Une indépendance portée par plusieurs courants
La Guinée célèbre son accession à la souveraineté le 2 octobre. Quatre jours plus tôt, le 28 septembre 1958, les électeurs guinéens avaient rejeté le projet de Constitution française qui prévoyait l’intégration des territoires africains dans une nouvelle Communauté française.
Le vote guinéen a été le seul « non » parmi les territoires de l’Afrique occidentale française. Les résultats publiés à l’époque font état d’un rejet massif, supérieur à 95 %. Le scrutin a ouvert la voie à la proclamation de la République de Guinée, le 2 octobre 1958, à Conakry.
Cette séquence est souvent associée à Ahmed Sékou Touré, alors dirigeant du Parti démocratique de Guinée, le PDG-RDA. Pourtant, le choix de l’indépendance a aussi reposé sur des alliances ponctuelles entre plusieurs formations et réseaux politiques. La mobilisation syndicale, les organisations de jeunesse et les mouvements nationalistes ont joué un rôle important dans cette dynamique.
L’exposition consacrée aux « compagnons de l’indépendance » cherche précisément à élargir ce récit. Elle présente notamment le dramaturge Fodéba Keïta, le syndicaliste Koumandian Keïta, l’homme politique Saïfoulaye Diallo et la militante Loffo Camara. Leurs parcours rappellent que l’émancipation politique s’est construite dans les réunions publiques, les syndicats, les partis et les espaces culturels.
Le rapprochement décisif de septembre 1958
Parmi les figures mises en avant figure Diawadou Barry. Député de la Guinée à l’Assemblée nationale française entre 1954 et 1958, il dirigeait un courant politique concurrent du PDG-RDA. Son parcours illustre les tensions qui traversaient la vie publique guinéenne avant l’indépendance.
À l’approche du référendum, Diawadou Barry et Ibrahima Barry III, également appelé Barry III, se sont rapprochés de Sékou Touré. Le 17 septembre 1958, plusieurs responsables politiques ont adopté une position commune en faveur du rejet du projet français. Cette convergence a réduit le risque d’une division du vote guinéen entre formations rivales.
Le contexte régional comptait beaucoup. Dans plusieurs territoires voisins, les autorités françaises pouvaient s’appuyer sur des responsables favorables à une relation plus étroite avec Paris. En Guinée, le rassemblement des principales forces nationalistes a rendu cette stratégie plus difficile. La question ne portait donc pas seulement sur un choix institutionnel. Elle engageait aussi la capacité des dirigeants guinéens à parler au nom d’un mouvement politique unifié.
Des archives historiques décrivent cette coordination entre le PDG-RDA et des responsables issus d’autres formations. Elles montrent que le « non » n’a pas été le résultat d’une seule campagne, ni d’un seul parti. Il est né d’un rapport de force politique construit dans les semaines précédant le scrutin.
Réhabiliter sans effacer les zones d’ombre
La mise en avant de ces personnalités intervient aussi avec le recul nécessaire sur la période qui a suivi l’indépendance. Plusieurs compagnons de la lutte anticoloniale sont devenus des responsables de l’État guinéen. Certains ont ensuite été accusés de complot par le pouvoir de Sékou Touré. Des opposants et d’anciens alliés ont été emprisonnés ou exécutés durant la première République, entre 1958 et 1984.
Cette histoire impose une distinction claire. La contribution d’un responsable à l’indépendance ne résume pas son parcours politique. De même, la reconnaissance du rôle de Sékou Touré ne peut conduire à effacer les violences et les exclusions qui ont marqué son régime. Le travail de mémoire gagne en solidité lorsqu’il accepte de tenir ensemble ces deux réalités.
Pour les familles concernées, la question est également personnelle. Certains noms restent associés à des récits interrompus, à des archives difficiles d’accès ou à des condamnations politiques jamais pleinement expliquées. Leur réapparition dans l’espace public constitue donc un geste symbolique, mais aussi une manière de rouvrir le débat sur la transmission de l’histoire guinéenne.
La Bibliothèque nationale et les institutions culturelles peuvent jouer un rôle central dans cette démarche. Elles disposent de documents, de photographies, de témoignages et de publications capables de compléter les récits scolaires ou les commémorations officielles. L’Institut national de l’audiovisuel de Guinée conserve lui aussi un dossier consacré à l’année 1958 et aux premiers mois de la République.
Un héritage qui dépasse les frontières guinéennes
Le cas guinéen reste un moment majeur de l’histoire politique de l’Afrique de l’Ouest. En choisissant l’indépendance dès 1958, Conakry a suivi une trajectoire différente de celle des autres territoires de l’ancienne Afrique-Occidentale française. Cette décision a pesé sur ses relations avec la France, mais aussi sur ses liens avec les États voisins.
La Guinée appartient aujourd’hui à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui coordonne les politiques régionales et les réponses aux crises politiques. Son histoire rappelle que les trajectoires nationales de la région ne suivent pas un modèle unique. Les indépendances ont été négociées, conquises ou proclamées selon des configurations propres à chaque territoire.
Le récit des « compagnons de l’indépendance » permet ainsi de regarder 1958 autrement. Il ne s’agit pas de remplacer une figure centrale par une autre. Il s’agit de restituer la pluralité des acteurs qui ont contribué à faire de la Guinée un État souverain.
À Conakry, cette mémoire continuera probablement de susciter des débats. Les prochaines étapes dépendront de la conservation des archives, de l’ouverture des fonds historiques et de la place accordée aux témoignages des familles. Pour la Guinée, l’enjeu est de construire un récit national plus complet, capable de reconnaître les victoires de l’indépendance sans dissimuler les fractures qui ont suivi.