À Lagos, le manioc ne se limite plus aux marchés alimentaires. Il devient aussi une pièce possible de la stratégie énergétique du Nigeria. Le défi est désormais de relier les champs, les usines et les stations-service sans fragiliser l’approvisionnement alimentaire ni alourdir les coûts pour les ménages.
Un projet industriel entre Lagos et quatre États du sud-ouest
Le 29 septembre 2026, l’Ogun-Osun River Basin Development Authority (OORBDA), l’agence fédérale chargée de l’aménagement des ressources en eau dans le bassin des fleuves Ogun et Oshun, a signé un protocole d’accord avec des partenaires industriels liés à la filière énergétique nigériane. L’objectif est de développer une unité de production de bioéthanol à base de manioc dans la zone d’Itokin, dans l’État de Lagos.
Le projet représente un investissement annoncé de 256 millions d’euros. L’usine doit être construite sur un site de 200 hectares. Son approvisionnement reposerait sur la mise à disposition de 15 000 hectares destinés à la culture du manioc dans les États de Lagos, Ogun, Osun et Oyo.
Le bioéthanol produit serait destiné au mélange avec le Premium Motor Spirit, ou PMS, le carburant communément appelé essence au Nigeria. Le principe consiste à incorporer une part d’éthanol dans l’essence afin de réduire la consommation de carburant d’origine fossile et les importations associées.
À ce stade, il s’agit encore d’un accord de développement. La construction de l’usine, la mobilisation des financements, la sécurisation des terres et la signature de contrats avec les producteurs restent des étapes déterminantes avant toute production commerciale.
Le manioc au centre d’une nouvelle chaîne de valeur
Le Nigeria est présenté par ses institutions comme le premier producteur mondial de manioc. Pourtant, une grande partie de cette production reste destinée à l’alimentation ou souffre de pertes après récolte. La transformation industrielle peut donc ouvrir de nouveaux débouchés, à condition de mieux organiser la collecte, le stockage et le transport des tubercules.
La Banque centrale du Nigeria estime que la production nationale atteint plusieurs dizaines de millions de tonnes par an. Elle souligne aussi les difficultés persistantes de la filière, notamment la faible productivité moyenne, les pertes post-récolte et l’accès irrégulier aux unités de transformation. Le bioéthanol ne constitue donc pas une solution isolée. Il dépend d’un écosystème agricole et industriel encore inégal selon les États.
Le gouvernement fédéral cherche à élargir cette base. En janvier 2026, le ministère du Budget et de la Planification économique a annoncé vouloir associer environ 14 millions de petits exploitants au Cassava Bioethanol Value Chain Development Project. Ce programme vise à organiser la filière depuis la fourniture de plants améliorés jusqu’à la transformation industrielle.
Les autorités mettent en avant un modèle dit de la « triple hélice ». Il repose sur la coopération entre les universités, les entreprises et l’État. Dans les faits, cette approche doit favoriser la diffusion de variétés plus productives, le transfert de technologies, la formation des agriculteurs et l’accès au financement.
Pour les producteurs, l’enjeu sera toutefois très concret. Une usine ne peut fonctionner que si elle reçoit régulièrement des volumes suffisants de manioc. Cela suppose des prix d’achat prévisibles, des routes praticables, des équipements de collecte et des contrats transparents. Sans ces garanties, les petits exploitants risquent de supporter les coûts de la transition sans bénéficier d’un revenu plus stable.
Réduire la dépendance aux importations de carburant
Le projet s’inscrit dans une politique énergétique engagée de longue date. La politique nationale des biocarburants adoptée en 2007 prévoyait déjà une incorporation de 10 % d’éthanol dans l’essence. Cet objectif n’a pas été atteint à l’échéance prévue de 2020.
Près de vingt ans plus tard, Abuja tente de relancer cette ambition. L’Autorité nigériane de régulation du secteur intermédiaire et aval des hydrocarbures, la NMDPRA, prépare un programme pilote E10. Ce carburant contient 10 % de bioéthanol et 90 % d’essence conventionnelle.
Le dispositif est développé avec NNPC Retail, l’Organisation nigériane de normalisation et d’autres acteurs techniques. Il doit notamment tester la compatibilité des véhicules, des cuves, des canalisations et des équipements de distribution. Le stockage et le transport seront particulièrement surveillés, car l’éthanol possède des propriétés différentes de celles de l’essence classique.
La pression sur le marché intérieur reste forte. Selon la NMDPRA, la consommation moyenne de PMS a atteint 56,74 millions de litres par jour en octobre 2025. La même autorité indiquait qu’environ 49 % de ce volume provenait alors des importations. Ces données ont été relayées par plusieurs médias nigérians, dont TheCable et Vanguard.
Le ministère du Budget et de la Planification économique avance que la chaîne de valeur du bioéthanol pourrait permettre d’économiser plus de 3 000 milliards de nairas par an en devises. Cette estimation dépend toutefois de plusieurs conditions : le niveau réel de production, le coût de transformation, le prix du manioc, la capacité de distribution et le rythme d’adoption du mélange E10.
Une transition à surveiller dans les campagnes comme dans les villes
Pour les automobilistes, l’intérêt attendu est lié à la sécurité d’approvisionnement. Une production locale d’éthanol pourrait réduire l’exposition aux fluctuations du marché international et aux tensions sur les importations. Elle ne supprimera cependant pas les difficultés liées au prix de l’essence, qui dépendent aussi du pétrole brut, du taux de change, du transport et de la fiscalité.
Dans les zones rurales, les effets pourraient être plus larges. Une filière structurée peut créer des débouchés pour les exploitants, stimuler les services de mécanisation et soutenir les activités de transformation. Elle peut aussi accentuer la concurrence entre les usages alimentaires et énergétiques du manioc si la planification agricole reste insuffisante.
La question foncière sera donc centrale. Les 15 000 hectares annoncés ne devront pas être considérés comme une simple réserve industrielle. Leur mobilisation devra tenir compte des droits des communautés, des exploitations existantes et des équilibres environnementaux entre Lagos, Ogun, Osun et Oyo.
Le Nigeria dispose déjà d’une expérience de recherche sur la valorisation des épluchures de manioc en bioéthanol. Le Raw Materials Research and Development Council présente ce type de travaux comme une piste pour produire du carburant à partir de déchets agricoles, sans détourner directement les tubercules destinés à l’alimentation.
Un enjeu régional pour l’Afrique de l’Ouest
La réussite du programme nigérian aurait une portée qui dépasserait les frontières nationales. Le Nigeria est la première économie d’Afrique de l’Ouest et le poids lourd de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Une filière locale de bioéthanol pourrait alimenter les débats régionaux sur la transformation agricole, les carburants renouvelables et la réduction des importations énergétiques.
Elle pourrait également favoriser de nouveaux échanges de technologies avec les pays voisins producteurs de manioc. Mais cette perspective dépendra d’abord de la capacité d’Abuja à transformer les accords annoncés en installations opérationnelles.
Les prochaines étapes seront donc décisives : financement définitif, études techniques, sécurisation du foncier, contrats avec les agriculteurs, normes du carburant et lancement effectif du pilote E10. Pour le Nigeria, le bioéthanol ne sera pas seulement une affaire d’usine. Ce sera un test de coordination entre politique agricole, industrie et réforme énergétique.