Au Nigeria, la bataille pour l’emploi passe aussi par les champs, les entrepôts et les ateliers de transformation. À Abuja comme dans les États ruraux, le défi ne consiste plus seulement à produire davantage. Il faut aussi réduire les pertes, financer les exploitations et relier les producteurs aux marchés.
C’est l’objectif du Nigeria AgriConnect Compact, lancé le 28 septembre 2026 avec l’ambition de soutenir la création de 2,56 millions d’emplois d’ici 2031. Le programme veut également améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle de près de trois millions de personnes.
Un programme centré sur les chaînes de valeur
Le Compact rassemble le gouvernement fédéral nigérian, le ministère fédéral de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, le Groupe de la Banque mondiale, le Fonds international de développement agricole (FIDA) et plusieurs partenaires. Il s’inscrit dans l’agenda économique du président Bola Tinubu et dans la politique nationale consacrée aux technologies et à l’innovation agricoles.
Le dispositif prévoit de mobiliser environ 5 milliards de dollars sur cinq ans. Cette enveloppe doit associer les ressources publiques, les financements des partenaires au développement et les investissements privés. Le montant annoncé constitue toutefois une cible de mobilisation. Il ne correspond pas à un décaissement immédiat au profit des exploitants.
AgriConnect ciblera en priorité le riz, le maïs, le blé, le manioc et plusieurs filières d’élevage. L’approche couvre l’ensemble du parcours économique, depuis les semences et la production jusqu’au stockage, au transport, à la transformation et à la vente.
Cette logique est importante pour les petits exploitants. Une récolte plus abondante ne garantit pas un meilleur revenu si les routes sont impraticables, si les produits manquent de débouchés ou si les pertes après récolte restent élevées. Le programme entend donc agir sur les liens entre agriculteurs, coopératives, transformateurs, banques et acheteurs.
Le FIDA présente les objectifs du Nigeria AgriConnect Compact comme des cibles indicatives. Le rendement moyen du riz, du maïs et du blé devrait progresser de 30 % d’ici 2031. Pour le manioc, la hausse visée atteint 35 %. Le programme prévoit aussi d’améliorer la productivité de l’élevage bovin, des petits ruminants, des porcs et de la volaille.
Le potentiel agricole reste sous-exploité
L’agriculture représente environ 26 % du produit intérieur brut nigérian et emploie près de 30 % de la population active, selon les données communiquées par le FIDA. Le pays dispose d’environ 37 millions d’hectares de terres arables. Près de la moitié serait cependant sous-utilisée.
Le contraste est saisissant. Le Nigeria possède un vaste marché intérieur, une population nombreuse et une demande croissante en céréales, en protéines animales et en produits transformés. Pourtant, la productivité demeure inférieure à celle de plusieurs pays comparables. Les difficultés d’accès au crédit, aux intrants, à l’irrigation et aux services de conseil ralentissent encore l’investissement.
La transformation numérique figure donc parmi les leviers du programme. Le ministère fédéral de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire travaille notamment sur un registre national des agriculteurs. Un tel outil doit permettre de mieux identifier les exploitants, leurs localisations et leurs besoins.
Le 29 septembre 2026, le ministre Abubakar Kyari a défendu la création d’une base numérique plus fiable. L’objectif est de limiter les doublons dans la distribution des engrais, des crédits et des aides. Cette question de ciblage sera décisive pour éviter que les financements profitent surtout aux opérateurs déjà structurés.
Le ministère fédéral nigérian de l’Information rend compte du débat sur le registre numérique des agriculteurs. Le projet doit aussi soutenir les services liés à la météo, aux marchés, aux assurances et aux conseils techniques.
Une promesse confrontée à la pression alimentaire
AgriConnect intervient dans une période difficile pour les ménages nigérians. Le FIDA estime que plus de 31 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë. L’inflation, les difficultés économiques, l’insécurité dans certaines zones et les chocs climatiques pèsent sur la production comme sur les prix.
Les conséquences ne sont pas identiques partout. Dans les zones rurales, les producteurs subissent les coûts élevés des intrants, les problèmes de transport et l’accès limité au financement. Dans les villes, les consommateurs ressentent surtout la hausse des prix des céréales, du manioc, de la viande et des produits transformés.
Les femmes et les jeunes occupent une place particulière dans cette équation. Ils sont nombreux dans la transformation, le commerce, la logistique et les services agricoles. Cependant, ils rencontrent souvent davantage de difficultés pour accéder à la terre, au crédit et aux équipements. La qualité des emplois créés dépendra donc des conditions de financement et de la formalisation des activités.
La sécurité reste également un facteur déterminant. Dans certaines régions du nord et du centre, les violences et les déplacements perturbent les calendriers agricoles. Elles compliquent l’accès aux parcelles et renchérissent le transport. Une politique de productivité ne pourra produire ses effets sans amélioration de la protection des zones de production et des axes commerciaux.
Un enjeu pour le marché ouest-africain
La réussite du programme dépasserait les frontières nigérianes. Première économie d’Afrique de l’Ouest, le Nigeria pèse fortement sur les échanges de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’organisation régionale chargée de favoriser l’intégration économique entre ses membres.
Une hausse durable de la production nigériane pourrait renforcer l’offre régionale de riz, de maïs, de manioc et de produits animaux. Elle pourrait aussi stimuler les échanges avec les pays voisins. Mais elle risque également d’accentuer la pression sur les producteurs des autres marchés si les importations, les subventions et les normes commerciales ne sont pas mieux coordonnés.
Le cadre général d’AgriConnect de la Banque mondiale repose sur trois axes : améliorer l’organisation des producteurs, élargir l’accès au capital et renforcer les débouchés commerciaux. Au Nigeria, leur mise en œuvre devra tenir compte de la diversité des États, des écarts entre les exploitations commerciales et familiales, ainsi que du poids du secteur informel.
La prochaine étape sera celle de l’exécution. Il faudra préciser les projets financés, les bénéficiaires, les mécanismes de suivi et la part effectivement mobilisée auprès du secteur privé. Les résultats devront être mesurés dans les fermes, les marchés et les foyers, et pas uniquement dans les annonces institutionnelles.
Pour le Nigeria, AgriConnect représente ainsi une tentative de passer d’une politique agricole centrée sur la production à une stratégie de système alimentaire. La cible de 2,56 millions d’emplois sera crédible seulement si les gains de productivité se traduisent par des revenus plus stables, des entreprises rurales viables et une alimentation plus accessible.