À Lamu, le débat sur la future raffinerie de Dangote ne porte déjà plus seulement sur l’énergie. Il touche aussi à la question décisive de l’accès à la terre. À deux jours de la cérémonie officielle de lancement, 133 habitants demandent à la justice kényane de protéger leurs droits sur une parcelle destinée au projet.
À Lamu, un projet industriel au cœur d’un territoire disputé
Le site visé se trouve à Chandavai, dans le comté de Lamu, sur la côte nord-est du Kenya. Cette zone est intégrée au corridor LAPSSET, un vaste programme régional reliant le port de Lamu au Soudan du Sud et à l’Éthiopie. Le corridor comprend notamment des routes, des oléoducs, des installations portuaires et des infrastructures logistiques.
Pour Nairobi, Lamu doit devenir un point d’entrée majeur vers les marchés enclavés d’Afrique de l’Est. Le projet s’inscrit donc dans une stratégie plus large que la seule construction d’une raffinerie. Il doit renforcer le rôle du Kenya dans l’approvisionnement énergétique régional et soutenir la transformation économique de la côte.
Mais Lamu est aussi un territoire où les grands projets ont régulièrement suscité des contestations foncières. Des habitants affirment que leurs familles occupent, cultivent et exploitent certaines parcelles depuis plusieurs générations, parfois sans disposer de titres de propriété formels. Cette absence de document ne signifie pas nécessairement l’absence de droits reconnus par la Constitution et la législation kényanes.
La justice maintient le statu quo avant l’audience du 14 octobre
Le 28 septembre 2026, la juridiction kényane chargée des questions foncières et environnementales a ordonné le maintien du statu quo sur la parcelle LR No. 13061, au centre du litige. La décision intervient avant la cérémonie de lancement prévue le mercredi 30 septembre, en présence attendue du président William Ruto.
La juge Jane Onyango n’a pas déclaré la procédure urgente et n’a pas interdit explicitement la cérémonie officielle. Elle a toutefois demandé que la situation de la parcelle reste inchangée jusqu’à l’examen contradictoire du dossier. Les parties défenderesses doivent répondre aux requérants avant l’audience fixée au 14 octobre 2026.
Les 133 plaignants, représentés dans la procédure par plusieurs habitants de Chandavai, demandent notamment la suspension des travaux, des excavations et du défrichement. Ils affirment que leurs maisons, leurs cultures, leurs arbres et certains sites à valeur culturelle pourraient être affectés par le projet.
Dans leurs documents judiciaires, les habitants soutiennent également que des opérations de préparation du terrain auraient commencé avant le règlement complet des questions d’indemnisation et de relogement. Ils évoquent des travaux de sondage des sols ainsi que des interventions liées à l’aménagement des infrastructures voisines.
Ces affirmations restent contestées et devront être examinées par la justice. À ce stade, aucune décision définitive ne tranche la légalité de l’acquisition des terres ni le montant d’éventuelles compensations.
Le cœur du recours : indemnisation, consultation et environnement
Les plaignants ne présentent pas nécessairement leur démarche comme une opposition générale à l’investissement. Leur demande porte d’abord sur la reconnaissance de leurs intérêts fonciers et sur la mise en place d’une procédure conforme au droit kényan.
Ils estiment que l’État aurait dû identifier les occupants réels, procéder à une évaluation des biens concernés et garantir une indemnisation avant toute prise de possession. Ils contestent aussi l’absence alléguée de plan de relogement pour les familles susceptibles d’être déplacées.
Le recours soulève enfin une question environnementale. Les habitants demandent que les obligations d’évaluation des impacts et de participation publique soient respectées avant le démarrage effectif du chantier. Pour un complexe pétrolier et pétrochimique de cette dimension, ces procédures doivent couvrir les sols, l’eau, les émissions, les transports et les effets sur les activités locales.
La question est particulièrement sensible à Lamu. L’économie locale repose sur plusieurs activités, notamment l’agriculture, l’élevage, la pêche, le commerce et le tourisme. Les effets du projet ne seront donc pas identiques pour les grandes entreprises, les propriétaires disposant de titres, les occupants sans documents formels et les ménages dépendant directement de leurs terres.
Une raffinerie pensée pour l’Afrique de l’Est
Le projet porté par le groupe du Nigérian Aliko Dangote est annoncé à environ 15 à 20 milliards de dollars, selon les estimations communiquées ces derniers mois. La capacité projetée pourrait atteindre 700 000 barils de pétrole brut par jour. Si elle voit le jour à cette échelle, l’installation compterait parmi les plus importantes d’Afrique et deviendrait la plus grande raffinerie d’Afrique de l’Est.
Le complexe doit produire des carburants et des dérivés pétrochimiques destinés au Kenya et à d’autres marchés régionaux. L’objectif affiché est de réduire la dépendance de plusieurs pays aux importations de produits raffinés. Toutefois, la concrétisation de cette promesse dépendra de plusieurs conditions : le financement, l’approvisionnement en brut, les infrastructures de transport et la capacité des marchés régionaux à absorber la production.
La raffinerie est également présentée comme un prolongement de l’implantation continentale de Dangote. Après avoir construit au Nigeria une installation de 650 000 barils par jour à Lekki, le groupe cherche à renforcer sa présence dans une autre grande région africaine. Le choix de Lamu lui offrirait un accès aux marchés de l’Afrique de l’Est et aux pays sans littoral reliés au corridor LAPSSET.
Le calendrier dépend désormais de la procédure judiciaire
La cérémonie du 30 septembre peut encore se tenir, car l’ordonnance rendue le 28 septembre ne l’a pas interdite explicitement. En revanche, le maintien du statu quo limite la marge de manœuvre des promoteurs sur la parcelle contestée jusqu’à la prochaine audience.
Le gouvernement kényan devra donc démontrer que les étapes foncières, environnementales et administratives ont été conduites conformément à la loi. Dangote Industries devra, de son côté, clarifier le calendrier opérationnel et les garanties prévues pour les populations concernées.
L’enjeu dépasse Lamu. Dans la Communauté d’Afrique de l’Est, qui réunit notamment le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo et la Somalie, les grands projets d’infrastructure sont souvent présentés comme des leviers d’intégration. Leur acceptabilité dépend toutefois de la manière dont les communautés locales sont associées et indemnisées.
La prochaine étape sera donc l’audience du 14 octobre 2026. Elle pourrait préciser l’étendue du statu quo, le rôle des autorités foncières et les conditions nécessaires à la poursuite du projet. Pour Nairobi comme pour Dangote, la réussite de la raffinerie se mesurera autant à sa capacité industrielle qu’à la solidité de son ancrage territorial.