Dans les familles de la diaspora, certaines questions ne disparaissent jamais. Elles changent de langue, de pays ou de génération. Avec Quelqu’un comme nous, Dinaw Mengestu place ces questions au cœur d’un récit familial où l’exil éthiopien se lit autant dans les silences que dans les déplacements.

Le roman suit Mamush, journaliste installé en France, qui rejoint les États-Unis après une période de fragilité dans son couple. Il revient dans la banlieue de Washington, où sa mère éthiopienne vit toujours. À son arrivée, il apprend la mort de Samuel, un homme qui a occupé une place paternelle dans son existence, sans que leur lien soit jamais complètement défini.

Une histoire éthiopienne entre Addis-Abeba et Washington

Dinaw Mengestu est né en Éthiopie en 1978. Il a quitté le pays avec sa famille alors qu’il était encore enfant, dans un contexte marqué par les bouleversements politiques de la révolution éthiopienne et du régime du Derg. Sa trajectoire personnelle nourrit son œuvre, sans pour autant se confondre entièrement avec celle de ses personnages.

Le romancier a grandi aux États-Unis et s’est imposé dans la littérature américaine contemporaine. Ses précédents livres, notamment Les Belles Choses que porte le ciel, Ce qu’on peut lire dans l’air et Tous nos noms, exploraient déjà la migration, la mémoire familiale et les identités construites entre plusieurs espaces.

Cette fois, le mouvement du récit s’inverse. Mamush ne quitte pas les États-Unis pour commencer une nouvelle vie ailleurs. Il y retourne, après avoir vécu en Europe. Ce retour brouille les repères. Le pays de son enfance n’est plus tout à fait son présent, mais il reste le lieu où se trouvent les traces de son histoire familiale.

Washington apparaît ainsi comme un espace de mémoire. La ville et ses environs accueillent une importante communauté éthiopienne, structurée par les liens familiaux, les commerces, les lieux de culte et les associations. Pour Mamush, cette communauté n’est pas un décor. Elle constitue un réseau de relations, de souvenirs et de récits parfois contradictoires.

Le deuil comme enquête intime

La mort de Samuel déclenche l’intrigue. Mamush cherche à comprendre qui était réellement cet homme. Était-il son père biologique ? Un proche de sa mère ? Ou simplement celui qui a assumé, dans les faits, une fonction paternelle ?

Le roman ne traite pas la filiation comme une simple question administrative. Pour Mamush, connaître l’histoire de Samuel revient à interroger sa propre identité. Chaque souvenir rapporté par un membre de la famille peut ouvrir une piste, mais aussi introduire un nouveau doute.

Cette enquête avance par fragments. Le récit circule entre les États-Unis, la France, l’Italie et l’Éthiopie. Il traverse également plusieurs périodes, de l’enfance de Mamush à la jeunesse de Samuel. Cette construction traduit une expérience fréquente de la diaspora : le passé ne se présente pas sous la forme d’une ligne continue. Il revient par bribes, à travers les récits des anciens, les objets conservés et les lieux revisités.

La question du père occupe une place centrale. Samuel est à la fois absent et omniprésent. Même après sa mort, il continue d’organiser la mémoire de ceux qui l’ont connu. Mamush doit donc composer avec une figure qui échappe aux définitions simples. Le père n’est pas seulement celui qui transmet un nom ou une histoire. Il peut aussi être celui qui accompagne, protège, ment, disparaît ou laisse derrière lui une dette affective.

Entre autofiction et liberté romanesque

Le livre s’appuie sur des éléments qui font écho à la vie de Dinaw Mengestu : une naissance en Éthiopie, une enfance américaine, une famille marquée par la migration et une pratique du journalisme. Pourtant, l’auteur ne livre pas une autobiographie directe.

L’autofiction lui permet plutôt de déplacer son expérience. Il transforme des situations personnelles en matière romanesque. Mamush n’est pas présenté comme le double exact de l’écrivain. Il devient un personnage autonome, confronté à ses propres erreurs, à ses mensonges et à ses incertitudes.

Cette distance est importante. Elle évite de réduire la littérature de la diaspora à un témoignage sur l’immigration. Le roman ne demande pas au lecteur de considérer l’expérience éthiopienne uniquement à travers le départ, la perte ou l’intégration. Il montre aussi les choix, les ambitions, les désaccords et les formes d’attachement qui composent une vie entre plusieurs pays.

Le parcours de Mamush rappelle également que l’exil ne s’achève pas avec l’installation dans un nouveau pays. Il peut se prolonger dans la relation au langage, dans la transmission familiale et dans la difficulté à répondre à la question : d’où viens-tu ? Pour la deuxième génération, cette question ne renvoie pas seulement à une origine géographique. Elle touche à la manière dont une famille choisit de raconter son passé.

Une mémoire qui dépasse les frontières

Le roman prend place dans une histoire éthiopienne qui dépasse les frontières nationales. Depuis plusieurs décennies, les Éthiopiens installés en Amérique du Nord, en Europe et dans les pays du Golfe entretiennent des liens multiples avec leur pays d’origine. Les transferts d’argent, les voyages, les engagements politiques et les échanges culturels maintiennent ces relations, tout en les transformant.

La diaspora n’est donc pas un groupe homogène. Les expériences diffèrent selon la génération, la classe sociale, le statut migratoire et le moment du départ. Un enfant arrivé aux États-Unis avant de connaître l’Éthiopie ne porte pas le même rapport au pays qu’un adulte ayant quitté Addis-Abeba après y avoir construit sa vie.

Mengestu s’intéresse précisément à ces écarts. Mamush appartient à une génération qui a grandi dans la société américaine, tout en héritant d’une histoire familiale dont il ne maîtrise pas tous les codes. Son retour révèle une proximité paradoxale : il reconnaît certains gestes et certaines voix, mais il ne peut plus se considérer comme un simple enfant revenu chez lui.

Cette tension donne au livre sa portée plus large. L’histoire de Mamush rejoint celle de nombreuses familles africaines dispersées entre plusieurs continents. Elle rappelle que la migration ne produit pas seulement des ruptures. Elle crée aussi des formes inédites de continuité, avec des identités qui se construisent dans le mouvement.

Publié en français par les éditions Albin Michel, Quelqu’un comme nous prolonge ainsi le travail d’un écrivain éthiopien-américain devenu une voix importante des littératures de la diaspora. Son enjeu dépasse la recherche d’un père. Il consiste à comprendre comment une famille, même séparée par les frontières et les années, continue de fabriquer une mémoire commune.