À Maputo, la drogue ne se contente plus de traverser les frontières. Elle s’installe dans les quartiers, touche une population plus jeune et met sous pression des structures de soins encore limitées. Pour le Mozambique, l’enjeu n’est donc plus seulement de saisir des cargaisons. Il consiste aussi à prévenir la dépendance et à accompagner ceux qui cherchent à s’en sortir.
Un marché local qui se consolide autour de Maputo
Les autorités mozambicaines constatent une évolution préoccupante. Le pays reste une plateforme de transit sur les routes de l’océan Indien, mais une partie des stupéfiants reste désormais sur place. Cette transformation expose davantage les habitants, notamment dans les zones urbaines et les milieux où les revenus sont irréguliers.
En 2024, le Gabinete Central de Prevenção e Combate à Droga, l’organisme mozambicain chargé de la prévention et de la lutte contre les stupéfiants, a recensé 613 procédures liées au trafic. Les forces de sécurité ont arrêté 732 personnes. Ces chiffres ne mesurent pas directement le nombre de consommateurs, mais ils donnent une indication sur l’ampleur de l’activité criminelle.
Le même bilan fait état de saisies importantes : 1 992 kilogrammes de cocaïne, 1 856 kilogrammes de cannabis, 467 kilogrammes de méthamphétamine et 42,5 kilogrammes d’héroïne. Les autorités ont également saisi du hachisch, de l’ecstasy et des produits chimiques destinés à la fabrication de drogues de synthèse. Ces volumes ne signifient pas que toutes les substances étaient destinées au marché mozambicain. Ils confirment toutefois le rôle central du pays dans les itinéraires régionaux.
Des données gouvernementales rapportées en septembre 2026 indiquent aussi une hausse de 38 % des hospitalisations liées aux drogues sur un an, à plus de 32 000 prises en charge. Ce total doit être interprété avec prudence. Il dépend des capacités de dépistage et de l’accès aux établissements de santé. Les experts estiment donc qu’il ne reflète qu’une partie des usages et des dépendances.
Dans la capitale, les parcours individuels rendent cette évolution concrète. Elton Raimundo Joaquim, un jeune Mozambicain de 27 ans, explique avoir commencé à consommer du cannabis, du crack et de l’héroïne pour trouver de l’inspiration dans la musique. Après un échec en cure de désintoxication, il dit avoir volé pour financer ses doses. Son témoignage illustre les effets sociaux de la dépendance : rupture avec les proches, perte de revenus et exposition accrue aux violences et aux maladies.
Les centres de réhabilitation tentent de répondre à cette situation avec des moyens limités. Dans un établissement REMAR situé près de Maputo, les résidents participent à des activités de menuiserie, de métallurgie ou d’entretien. L’objectif est de reconstruire des habitudes et un cadre collectif. Des responsables du centre disent cependant recevoir davantage de personnes dépendantes à la méthamphétamine.
Flora Bonifácio, qui suit un parcours de rétablissement, raconte avoir commencé à consommer à 16 ans. Sa famille ne l’aurait découvert que douze ans plus tard. Ce décalage montre une difficulté majeure : la dépendance reste souvent cachée jusqu’à ce qu’elle provoque une crise familiale, médicale ou financière.
Des routes régionales qui alimentent la pression
La géographie explique une partie de la vulnérabilité mozambicaine. Le pays dispose d’environ 2 500 kilomètres de côtes sur l’océan Indien. Il partage aussi des frontières terrestres avec la Tanzanie, le Malawi, la Zambie, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud et l’Eswatini. Ses ports, ses aéroports et ses liaisons routières relient l’Afrique de l’Est à l’Afrique australe.
Le Mozambique se trouve ainsi sur la « route méridionale », un ensemble d’itinéraires maritimes et terrestres qui acheminent notamment de l’héroïne depuis l’Asie du Sud vers l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Les trafiquants utilisent aussi des circuits partant du Brésil. En 2024, les autorités mozambicaines ont notamment intercepté de la cocaïne arrivée par des itinéraires reliant São Paulo à Maputo, parfois via Addis-Abeba ou Lisbonne.
Les méthodes évoluent rapidement. Le Service national d’enquête criminelle du Mozambique a annoncé en juillet 2024 la saisie de 90 kilogrammes de cocaïne dissimulés dans des produits cosmétiques et de 1 356 kilogrammes supplémentaires cachés dans des boîtes de confiseries. Les deux cargaisons provenaient de Guarulhos, au Brésil. Six personnes ont été placées en détention dans cette affaire, dont un agent de l’administration fiscale.
Ces opérations montrent à la fois l’ingéniosité des réseaux et les failles des contrôles. Les services mozambicains manquent encore de scanners, d’équipes cynophiles et de spécialistes capables d’identifier les précurseurs chimiques. Les trafiquants profitent aussi de la longueur du littoral et de la circulation entre les ports, les zones rurales et les grands centres urbains.
La production locale constitue un autre risque. Des rapports récents de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime signalent le démantèlement de laboratoires clandestins et la saisie de précurseurs. La méthamphétamine est particulièrement surveillée, car sa fabrication peut s’appuyer sur des produits chimiques disponibles dans les circuits commerciaux. Elle est également plus facile à transporter que certaines drogues traditionnelles.
Cette évolution concerne toute l’Afrique australe. L’Afrique du Sud reste un marché majeur et un point de redistribution. La Tanzanie joue aussi un rôle important sur les routes maritimes de l’océan Indien. Dans cet espace, les réseaux criminels franchissent les frontières plus vite que les administrations ne partagent leurs informations.
Prévention, coopération et responsabilité publique
Le Mozambique coopère avec l’Afrique du Sud, la Tanzanie, l’Eswatini, le Brésil et le Portugal. Cette coopération porte sur l’échange de renseignements, les enquêtes financières et les extraditions. Elle s’inscrit dans le cadre plus large de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe les pays de la région et cherche à renforcer leurs réponses communes aux trafics transfrontaliers.
La coopération policière ne suffira toutefois pas. Une politique centrée uniquement sur les saisies et les arrestations risque de laisser de côté les consommateurs dépendants. Les structures de soins doivent pouvoir proposer des consultations, un suivi psychologique et une réinsertion sociale. Elles doivent aussi atteindre les quartiers périphériques et les petites villes, pas seulement Maputo.
La prévention représente un autre chantier. Elle concerne les écoles, les familles, les lieux de travail et les communautés de pêcheurs parfois approchées par des réseaux qui utilisent de petites embarcations pour transférer des cargaisons depuis le large. Une information claire peut réduire les risques, sans criminaliser automatiquement les personnes dépendantes.
Pour les autorités mozambicaines, le prochain défi sera de mieux distinguer les indicateurs. Une hausse des saisies peut traduire une progression des trafics, mais aussi une amélioration des contrôles. De même, une augmentation des hospitalisations peut signaler davantage de consommateurs, ou simplement un meilleur accès aux soins. Sans données régulières sur la consommation, les traitements et les rechutes, l’action publique restera partiellement aveugle.
Le dossier dépasse donc les frontières du Mozambique. Il touche la sécurité maritime de l’océan Indien, les échanges au sein de la SADC et la santé publique en Afrique australe. La question centrale sera désormais de savoir si le pays peut renforcer ses contrôles tout en construisant une réponse médicale et sociale à la hauteur d’un phénomène qui n’est plus seulement extérieur.