À quelques kilomètres de Bissau, l’état des routes détermine encore la vitesse des échanges entre la capitale et les régions du nord. Le financement annoncé pour l’axe Safim-Jugudul ouvre une nouvelle étape : il ne s’agit pas seulement de poser du bitume, mais de sécuriser une liaison qui peut rapprocher les marchés bissau-guinéens de ceux du Sénégal et de l’espace ouest-africain.

Un axe court, mais stratégique pour la Guinée-Bissau

La Banque ouest-africaine de développement (BOAD), institution financière commune de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, a approuvé une première tranche de 30 milliards de francs CFA pour l’aménagement et le bitumage de la route Safim-Jugudul. La décision a été prise lors de la 152e réunion de son conseil d’administration, tenue le 24 septembre 2026 à Lomé, selon plusieurs comptes rendus concordants publiés les 24 et 25 septembre.

Le montant représente environ 52 millions de dollars, selon le taux de conversion retenu dans les communications consacrées à l’opération. Le financement doit soutenir l’amélioration de la mobilité, de la sécurité routière et de la connectivité régionale sur cet itinéraire.

La presse nationale bissau-guinéenne situe le tronçon à environ 40 kilomètres. Il relie Safim, au nord de Bissau, à Jugudul, dans la région d’Oio. Cette liaison s’insère dans le réseau routier qui dessert le centre et le nord du pays, jusqu’aux zones proches de la frontière sénégalaise. Elle ne doit donc pas être considérée comme une simple route locale.

Une première opération de remise en état avait déjà été lancée sur cet axe. En 2024, les autorités avaient annoncé la réhabilitation d’une chaussée en terre sur 40 kilomètres, pour un coût de 300 millions de francs CFA, avec une intervention confiée au génie civil des forces armées bissau-guinéennes. Le nouveau financement vise désormais un changement d’échelle, avec le bitumage de la liaison.

Le maillon nord d’un réseau encore fragile

Pour les habitants des localités traversées, la qualité de la route influe directement sur l’accès aux marchés, aux écoles, aux centres de santé et aux services administratifs. En saison des pluies, les ralentissements et les dégradations peuvent allonger les trajets et renchérir le transport des personnes comme des marchandises.

Le projet intervient dans un pays où le réseau routier reste peu dense et inégalement revêtu. Dans sa stratégie-pays 2019-2021, la Banque africaine de développement estimait qu’environ 28 % du réseau national était asphalté. Le transport routier concentrait alors entre 60 % et 70 % du trafic de passagers et de marchandises, en l’absence d’un réseau ferroviaire fonctionnel.

Cette dépendance donne à chaque axe principal une importance particulière. Une route dégradée ne ralentit pas uniquement les déplacements. Elle augmente aussi les coûts de collecte des produits agricoles, complique l’approvisionnement des marchés et réduit la prévisibilité des échanges pour les entreprises de Bissau et des régions.

Le corridor Safim-Jugudul doit également être replacé dans un ensemble plus large. D’autres programmes concernent la route Safim-Mpack, qui prolonge la connexion vers le nord-ouest du pays et la frontière sénégalaise. Le Projet de connectivité Nord, soutenu par la Banque mondiale, prévoit notamment la réhabilitation de sections entre Safim, Bula, São Vicente et Antotinha. De son côté, la Banque européenne d’investissement a publié en mars 2026 un avis de marché pour des travaux sur le tronçon Antotinha-Ingoré-São Domingos-Jegue-Mpack.

Ces opérations montrent que la Guinée-Bissau cherche à traiter plusieurs segments d’un même système de circulation. Leur coordination sera déterminante. Une route modernisée, mais raccordée à une section fortement dégradée, ne produira qu’une partie des gains attendus.

Des bénéfices attendus pour les échanges régionaux

La liaison Safim-Jugudul peut réduire les temps de parcours entre Bissau et les zones du nord. Elle peut aussi faciliter la circulation des produits agricoles, notamment ceux destinés aux marchés régionaux. Pour les transporteurs, l’enjeu sera toutefois autant la régularité du trafic que la vitesse de déplacement.

La route s’inscrit dans l’espace de l’UEMOA, qui regroupe huit pays utilisant le franc CFA et coordonne plusieurs politiques économiques et commerciales. Elle relève aussi de la dynamique de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont la Guinée-Bissau et le Sénégal sont membres.

Cette dimension régionale donne un intérêt particulier aux normes de circulation. L’UEMOA travaille notamment à l’application du règlement R14, qui harmonise le contrôle du poids, du gabarit et de la charge à l’essieu des véhicules lourds. Ces règles visent à limiter les surcharges qui accélèrent la dégradation des routes, mais leur efficacité dépendra des postes de contrôle, de la transparence des procédures et de leur application régulière.

La station de pesage de Safim figure d’ailleurs parmi les infrastructures évoquées par les autorités bissau-guinéennes et la Commission de l’UEMOA. Son fonctionnement devra accompagner la modernisation de la chaussée. Sans contrôle du trafic lourd, le nouvel investissement pourrait subir rapidement les mêmes contraintes que les infrastructures précédentes.

Le vrai défi commencera après les travaux

Le financement de 30 milliards de francs CFA constitue une avancée importante, mais il ne règle pas à lui seul la question de la durabilité. Le drainage, la qualité des matériaux, le contrôle du chantier et la maintenance régulière pèseront sur la durée de vie de la route.

La pluviométrie, les écoulements d’eau et la circulation des camions chargés peuvent fragiliser rapidement une chaussée mal protégée. Les ouvrages d’assainissement devront donc être conçus en fonction des réalités locales. Les accotements, les ponts, les dalots et les dispositifs de signalisation compteront autant que le revêtement principal pour la sécurité des usagers.

L’impact ne sera pas identique pour tous. Les transporteurs et les entreprises formelles bénéficieront d’une meilleure prévisibilité des trajets. Les commerçantes, les petits producteurs et les opérateurs de l’économie informelle pourront accéder plus facilement aux marchés, à condition que les coûts de transport baissent réellement. Dans les zones rurales, l’accès aux services essentiels dépendra aussi de la continuité de la circulation pendant la saison des pluies.

Pour les autorités, la prochaine étape sera de préciser le calendrier des travaux, le montage complet du projet et les modalités de suivi. La BOAD parle d’une première tranche : le montant total du programme, son calendrier d’exécution et les éventuels financements complémentaires devront donc être clarifiés.

Pour la Guinée-Bissau, l’axe Safim-Jugudul représente ainsi plus qu’un chantier routier. Il constitue un test pour la capacité de l’État à relier ses territoires, à entretenir ses infrastructures et à transformer une position géographique régionale en avantage concret. La réussite se mesurera moins à l’inauguration qu’à la circulation effective des personnes et des marchandises dans les années suivantes.