À Tissemsilt, l’Algérie ne mise plus seulement sur l’assemblage automobile. Elle cherche désormais à fabriquer les pièces qui donnent une existence industrielle au véhicule. L’ouverture de l’unité General Plastic Injection doit ainsi répondre à l’un des points faibles du secteur : le manque de sous-traitants capables de fournir rapidement des composants fabriqués localement.
De Tissemsilt à Alger, un maillon industriel prend forme
Le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb a inauguré, jeudi 24 septembre 2026, l’unité General Plastic Injection, ou GPI, dans la zone industrielle de Sidi Mansour, relevant de la commune de Khemisti, dans la wilaya de Tissemsilt, au centre-ouest du pays.
Le projet appartient au holding public Algeria Chemical Specialities, qui regroupe plusieurs entreprises algériennes de l’industrie chimique. Le site s’appuie sur les actifs de l’ancienne société Plastic Algeria Components. Le gouvernement cherche ainsi à remettre en activité des équipements industriels existants plutôt qu’à repartir d’une feuille blanche.
La création de GPI avait été annoncée lors d’une visite de travail à Tissemsilt, le 29 avril 2026. L’entrée en production était alors prévue pour septembre. Cette chronologie distingue le lancement du projet, au printemps, de son inauguration industrielle, intervenue à la fin du mois de septembre.
Selon les informations communiquées lors de la cérémonie, l’usine peut produire des composants plastiques destinés à équiper entre 150 000 et 200 000 véhicules par an. Le taux d’intégration annoncé atteint 40 % dans la première phase. Ce chiffre désigne la part de valeur ajoutée et de composants réalisés localement dans la production automobile.
Le site dispose également d’un parc de machines couvrant plusieurs niveaux de capacité. La société indique pouvoir fabriquer des pièces plastiques techniques pour l’automobile, mais aussi pour d’autres secteurs industriels. Cette diversification doit limiter la dépendance à un seul marché et améliorer la continuité de l’activité.
Les débouchés envisagés concernent notamment l’électroménager, les câbles, les équipements médicaux, l’emballage, les articles ménagers, les cosmétiques, les lunettes et certains composants destinés aux drones. Les panneaux de signalisation routière figurent aussi parmi les applications possibles.
Réduire les importations sans fragiliser les constructeurs
Le gouvernement algérien veut désormais que les constructeurs agréés s’approvisionnent auprès de cette usine pour les pièces plastiques pouvant être fabriquées dans le pays. Sifi Ghrieb a déclaré que les moules nécessaires à ces pièces devraient être transférés à Tissemsilt avant la fin de l’année 2026.
Cette orientation répond à un problème concret. Une usine d’assemblage peut produire des véhicules tout en important une grande partie de ses composants. Dans ce cas, l’activité crée moins de valeur sur place et reste exposée aux délais logistiques, aux variations de change et aux restrictions sur les importations.
Pour les constructeurs, l’enjeu sera toutefois de maintenir des standards réguliers de qualité, de coût et de livraison. Une pièce fabriquée localement ne devient compétitive que si elle respecte les cahiers des charges du constructeur et si sa production reste stable. L’accès aux moules, aux résines, aux outillages et aux compétences techniques sera donc déterminant.
La démarche concerne directement les unités installées ou en cours de déploiement en Algérie. Fiat, marque du groupe Stellantis, produit déjà des véhicules dans le pays. D’autres projets associent des entreprises algériennes à des partenaires étrangers, notamment dans les véhicules particuliers, les utilitaires et les poids lourds.
Le dispositif public prévoit des avantages fiscaux, un accès facilité au foncier et des conditions préférentielles pour certains intrants. En contrepartie, les constructeurs doivent progresser vers des niveaux d’intégration locale plus élevés. Le cahier des charges prévoit notamment un seuil minimal de 10 % à la fin de la deuxième année de production, puis de 40 % à la fin de la cinquième année.
Ces objectifs rendent indispensable l’existence d’un réseau de fournisseurs algériens. Sans équipementiers de rang 1, 2 ou 3, l’intégration reste limitée à l’assemblage. GPI veut occuper une place intermédiaire entre les producteurs de matières premières, les fabricants de pièces et les constructeurs automobiles.
Une stratégie publique fondée sur les partenariats
L’usine de Tissemsilt n’est pas un projet isolé. Elle s’inscrit dans une politique de reconstitution progressive d’une filière automobile nationale, après les difficultés rencontrées par plusieurs programmes d’assemblage lancés au cours de la dernière décennie.
Le manque de fournisseurs locaux a longtemps pesé sur la rentabilité et la continuité des projets. Le retrait de certains constructeurs étrangers du marché algérien a montré les limites d’un modèle reposant largement sur l’importation de kits et de pièces. La nouvelle approche cherche donc à construire l’écosystème autour des usines, et non uniquement les usines elles-mêmes.
En mars 2025, l’entreprise publique Anabib a signé avec la société chinoise Auto Lumiar un accord pour créer une coentreprise spécialisée dans les pièces automobiles. Le projet, prévu à Réghaïa, dans la wilaya d’Alger, doit commencer par produire des phares et des pare-chocs. Le partenariat algéro-chinois annoncé par la Radio algérienne prévoit ensuite l’élargissement de la gamme.
Autre projet, l’unité d’emboutissage lancée à Batna doit fabriquer des éléments de carrosserie. Portée par la Société de Maintenance de l’Est, filiale du Groupe industriel des ciments d’Algérie, elle représente un investissement annoncé de 6 milliards de dinars et vise une capacité correspondant à environ 150 000 véhicules par an. Le projet présenté à Batna complète la chaîne engagée à Tissemsilt.
Pour les territoires concernés, l’impact ne se limite pas aux emplois directs. Une unité de plasturgie peut stimuler la maintenance industrielle, la logistique, la formation technique et la création de petites entreprises spécialisées. À Tissemsilt, cette activité offre aussi une possibilité de renforcer le tissu productif d’une wilaya située à l’écart des grands pôles industriels du littoral.
Un test pour l’industrie algérienne et la région
La réussite de GPI se mesurera moins à son inauguration qu’à sa capacité à livrer des pièces conformes, dans les délais, aux différents constructeurs. Il faudra aussi vérifier la progression réelle du taux d’intégration et la part des composants fabriqués par des entreprises privées algériennes.
Le projet intervient alors que l’Algérie cherche à diversifier son économie au-delà des hydrocarbures. L’automobile peut créer des chaînes de valeur dans la métallurgie, la chimie, l’électronique, la plasturgie et les services industriels. Elle peut également servir de plateforme vers les marchés africains, à condition que les coûts, les normes et les infrastructures logistiques soient compétitifs.
À l’échelle nord-africaine, cette stratégie place l’Algérie dans une compétition avec le Maroc, la Tunisie et l’Égypte, qui disposent déjà de réseaux plus anciens de fournisseurs automobiles. La réponse algérienne repose sur un marché intérieur important, des entreprises publiques encore présentes dans plusieurs filières et des partenariats avec des groupes étrangers.
La prochaine étape sera donc industrielle, mais aussi institutionnelle. Alger devra assurer une coordination durable entre les constructeurs, les équipementiers, les centres de formation, les banques et les administrations. Sans cette continuité, chaque usine restera un projet séparé. Avec elle, Tissemsilt pourrait devenir l’un des premiers maillons d’une filière automobile algérienne plus intégrée et mieux connectée aux chaînes de valeur africaines.