À Abuja, le cancer de l’enfant ne se joue pas seulement dans les services d’oncologie. Il se joue aussi dans la capacité d’une famille à reconnaître un signe, à atteindre un hôpital et à poursuivre un traitement souvent long et coûteux. C’est le message porté par une marche de sensibilisation organisée dans la capitale nigériane par l’Okapi Children Cancer Foundation.
À Abuja, les survivants donnent un visage à la mobilisation
Familles, survivants, soignants et militants se sont réunis pour attirer l’attention sur une maladie encore peu connue du grand public. La marche entendait rappeler que les enfants peuvent eux aussi être touchés par des leucémies, des tumeurs cérébrales ou d’autres formes de cancer.
Parmi les participants figurait Hope Tobi. Diagnostiquée à l’âge de neuf ans, alors qu’elle était en classe de CM2, elle a dû interrompre sa scolarité pendant quatre ans pour suivre son traitement à l’hôpital.
Désormais en rémission, elle participait pour la quatrième fois à cette mobilisation avec sa famille. Son témoignage met en lumière une réalité souvent absente des statistiques : le cancer transforme aussi le quotidien scolaire, les relations sociales et la santé mentale des jeunes patients.
« Chaque pas que nous faisons représente un espoir pour les enfants, qui savent ainsi qu’ils ne se battent pas seuls », a-t-elle déclaré.
La présence des survivants joue un rôle important. Elle montre qu’un diagnostic de cancer n’est pas automatiquement synonyme d’issue fatale. Elle rappelle également que la guérison peut s’accompagner d’un retour progressif à l’école, d’un suivi médical et d’un soutien psychologique.
Le retard de diagnostic reste un obstacle majeur
Au Nigeria, l’accès aux soins varie fortement selon le lieu de résidence et les ressources des familles. Les enfants vivant loin des grands centres urbains peuvent rencontrer davantage de difficultés pour obtenir une consultation spécialisée, réaliser des examens ou accéder aux médicaments.
La fondation Okapi mène donc des actions de sensibilisation au-delà d’Abuja. Son objectif est d’aider les familles et les communautés à mieux identifier certains signes persistants, tout en les orientant vers des professionnels de santé.
Le Dr Ikenna Igbodika estime que cette proximité est indispensable. « Nous allons jusque dans les coins les plus reculés pour impliquer les gens et leur faire comprendre la réalité du cancer chez l’enfant », a-t-il expliqué.
Cette approche ne remplace pas le diagnostic médical. Elle vise plutôt à réduire les retards avant la première consultation. L’Organisation mondiale de la santé souligne que la détection rapide, le diagnostic précis et l’accès à un traitement adapté améliorent nettement les chances de survie.
Les signes peuvent être difficiles à interpréter, car ils ressemblent parfois à ceux d’affections plus courantes. Une fatigue durable, une pâleur inhabituelle, une perte de poids inexpliquée, des douleurs persistantes, une masse ou des infections répétées doivent toutefois conduire à consulter. Seul un professionnel de santé peut confirmer ou écarter un cancer.
Le coût des soins pèse sur les familles
La sensibilisation ne suffit pas si les familles ne peuvent pas financer les examens et les traitements. La prise en charge associe parfois chimiothérapie, chirurgie, radiothérapie, transfusions et soins de soutien. Elle exige aussi des déplacements répétés vers des hôpitaux disposant de services spécialisés.
Pour certains ménages, ces dépenses s’ajoutent à une perte de revenus. Un parent peut devoir abandonner temporairement son activité pour accompagner l’enfant. Dans les zones rurales, le transport et l’hébergement à proximité d’un centre hospitalier peuvent également devenir des charges majeures.
L’Okapi Children Cancer Foundation indique avoir soutenu plus de 200 enfants pris en charge dans des établissements publics d’Abuja. Elle affirme aussi avoir sensibilisé plus de 5 000 personnes grâce à ses activités communautaires et scolaires. Ces données relèvent du bilan communiqué par l’organisation, qui concentre actuellement une partie importante de son action dans la capitale fédérale.
La fondation appelle à renforcer les ressources consacrées à l’oncologie pédiatrique. Sa fondatrice, Oluwakemi Adekanye, insiste notamment sur la connaissance des symptômes et sur l’accompagnement des familles.
« Il est important que les adultes connaissent les symptômes courants du cancer chez l’enfant et sachent comment soutenir efficacement un enfant », rappelle-t-elle.
Cette demande rejoint les difficultés identifiées dans une évaluation nationale des capacités de lutte contre le cancer au Nigeria. Le rapport met en avant plusieurs priorités : le diagnostic précoce, l’accès aux traitements, les équipements et la disponibilité de personnels spécialisés.
Un enjeu national qui dépasse Abuja
Abuja concentre des institutions fédérales et plusieurs établissements de référence. Cependant, l’amélioration de la prise en charge ne peut pas reposer uniquement sur la capitale. Les États fédérés doivent disposer de circuits d’orientation efficaces afin que les enfants soient repérés plus tôt et transférés rapidement vers les services compétents.
Le défi concerne aussi la continuité des soins. Un enfant qui commence son traitement doit pouvoir le poursuivre sans interruption évitable. Les ruptures de médicaments, les difficultés de transport et le manque d’informations peuvent fragiliser cette continuité.
Le soutien psychologique mérite également une place durable. En juin 2026, des survivants du cancer réunis à Abuja ont demandé un meilleur accès à l’accompagnement psychosocial et à des traitements de qualité à coût réduit. Cette dimension concerne les enfants, mais aussi les parents et les frères et sœurs.
La question s’inscrit dans un mouvement plus large en Afrique de l’Ouest. Le Nigeria, première économie et pays le plus peuplé de la région, influence les politiques sanitaires de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Les progrès réalisés dans ses hôpitaux, ses systèmes de référence et ses programmes de financement peuvent donc nourrir les échanges régionaux.
À l’échelle mondiale, l’OMS vise au moins 60 % de survie pour les enfants atteints de cancer d’ici 2030. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, l’organisation estime que la survie reste souvent inférieure à 30 %, en raison des retards de diagnostic, du manque de traitements et des interruptions de prise en charge.
La marche d’Abuja ne constitue donc pas une réponse complète. Elle rend visible un problème de santé publique et met les décideurs face à plusieurs priorités concrètes : informer les communautés, renforcer les services spécialisés, réduire le coût des soins et garantir un accompagnement après le traitement.