Dans la sous-région d’Afrique centrale, les décisions énergétiques reposent encore sur des données incomplètes et difficiles à comparer. Cette faiblesse complique la planification des réseaux, l’évaluation des besoins des ménages et la préparation des investissements. À Libreville, les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) veulent désormais construire un langage statistique commun.

Six pays, un même besoin de visibilité

La CEMAC regroupe le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Ces six États disposent de ressources et de systèmes électriques très différents. Pourtant, ils doivent répondre à des questions similaires : combien d’électricité est produite, où sont les déficits, quelle place occupent le pétrole, le gaz, l’hydroélectricité, le bois et le charbon de bois ?

Du 21 au 23 septembre 2026, des experts réunis à Libreville ont examiné les diagnostics nationaux et le projet de règlement portant création d’un Système d’information énergétique communautaire. Une réunion ministérielle devait ensuite se tenir le 25 septembre dans la capitale gabonaise pour examiner les recommandations et les conditions de financement.

Le dispositif doit harmoniser la collecte, le traitement, la diffusion et l’archivage des données. Il devra aussi permettre aux systèmes statistiques nationaux d’échanger avec la Commission de la CEMAC et avec la Commission africaine de l’énergie (AFREC), l’agence spécialisée de l’Union africaine chargée de coordonner les politiques et les statistiques énergétiques du continent.

Les travaux s’inscrivent dans une dynamique plus large de modernisation statistique. Quelques jours auparavant, la CEMAC, la Banque africaine de développement et le Fonds des Nations unies pour la population avaient travaillé à Libreville sur le standard SDMX, un format qui permet à différentes administrations de partager des données selon des règles communes, ainsi que sur la plateforme régionale Open Data Platform.

Des lacunes qui dépassent les seules statistiques

Le problème ne se limite pas à l’absence d’un tableau régional. Dans plusieurs pays, les méthodes de collecte ne sont pas normalisées. Les enquêtes de terrain restent limitées, notamment sur la biomasse, c’est-à-dire le bois et le charbon de bois utilisés par les ménages pour la cuisson. Or cette consommation pèse fortement dans le bilan énergétique réel des populations.

Les informations sur les prix, les taxes, l’efficacité énergétique et les capacités de production installées présentent également des écarts. Une centrale peut être comptabilisée comme disponible alors que sa production réelle reste réduite. De même, une ligne électrique peut exister sur une carte sans fournir un service régulier dans les quartiers et les zones rurales.

Ces incertitudes compliquent le choix des priorités. Elles rendent plus difficile l’arbitrage entre la construction d’une centrale, la réhabilitation d’un réseau, l’extension d’une ligne ou le développement de solutions solaires décentralisées. Elles peuvent aussi affaiblir les dossiers présentés aux bailleurs et aux investisseurs, qui demandent des données vérifiables avant de financer une infrastructure.

Le cas du Gabon illustre concrètement cet enjeu. Dans le Grand Libreville, les délestages ont rappelé que la disponibilité des équipements ne suffit pas à garantir une alimentation stable. Les autorités gabonaises estiment qu’un système d’information plus solide aiderait à mesurer la capacité de production nationale, la demande réelle et les causes des déséquilibres.

À terme, l’objectif est de mieux distinguer les besoins de la capitale, des villes secondaires et des territoires ruraux. Les données devront aussi rendre visibles les écarts entre les ménages, les administrations, les commerces, l’agriculture et l’industrie. Cette lecture fine est essentielle dans une région où les usages de l’énergie varient fortement selon les revenus, l’accès au réseau et l’activité économique.

Le financement sera le véritable test

La création d’un cadre régional ne suffira pas. Les experts demandent aux États de financer des cellules nationales de statistiques énergétiques avec des budgets spécifiques, réguliers et durables. Ils recommandent également la présence de personnels permanents et qualifiés, capables de produire des données selon un calendrier commun.

Cette exigence est décisive. Dans de nombreuses administrations, les statistiques sectorielles dépendent encore de projets temporaires ou de personnels mobilisés ponctuellement. Lorsque le financement extérieur s’arrête, les enquêtes ralentissent et les séries de données deviennent incomplètes. Un système régional ne peut fonctionner que si chaque pays dispose d’une équipe stable et d’un budget identifié.

Le commissaire de la CEMAC chargé des politiques économique, monétaire et financière, Nicolas Beyeme Nguema, a insisté sur ce point. Les textes, a-t-il expliqué, n’auront « de portée réelle que si les cellules nationales sont effectivement opérationnelles ». Cette condition renvoie directement à la capacité des États à inscrire la statistique énergétique dans leurs budgets ordinaires.

La question se pose alors de la répartition des charges. La Commission de la CEMAC devra financer la coordination, les formations et les outils communs. Les États devront, eux, assurer les enquêtes nationales et la maintenance de leurs dispositifs. L’AFREC pourra soutenir l’harmonisation continentale, mais la continuité du système dépendra d’abord des administrations nationales.

Des appuis financiers existent déjà dans le domaine statistique. La Banque mondiale a approuvé des financements destinés au Cameroun, à la Centrafrique, au Tchad et à la Commission de la CEMAC, puis au Congo et au Gabon. Toutefois, la part précisément consacrée aux statistiques énergétiques n’est pas établie dans les éléments disponibles. Le futur mécanisme devra donc clarifier les besoins, les montants et les responsabilités.

Un outil pour accélérer l’intégration énergétique

La fiabilité des données conditionne aussi les projets transfrontaliers. En février 2025, une ligne électrique de moyenne tension a été mise en service entre la Guinée équatoriale et le Gabon, à Ebebeyin. Cette interconnexion montre que l’intégration énergétique avance déjà par étapes concrètes. Elle exige toutefois des informations comparables sur les capacités, les flux et les besoins de chaque côté de la frontière.

À l’échelle de la CEMAC, un système commun pourrait faciliter la préparation de nouvelles interconnexions entre le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la Centrafrique et le Tchad. Il pourrait aussi aider à mesurer la contribution des énergies renouvelables, à suivre les pertes sur les réseaux et à identifier les zones où des solutions hors réseau seraient plus adaptées.

La prochaine étape sera donc moins technique que politique et budgétaire. Les ministres devront transformer le projet de règlement en obligations applicables, puis valider une feuille de route financée. Le point à surveiller sera la mise en place effective des cellules nationales, car c’est à ce niveau que la promesse d’une meilleure planification énergétique prendra, ou non, une forme concrète.