Au Cameroun, où les vocations théâtrales se construisent souvent loin des grandes écoles spécialisées, Hermine Yollo a choisi une autre voie : faire des mots un espace de liberté. Le 27 septembre 2026, la dramaturge camerounaise a remporté le Prix Théâtre RFI pour Ima Maryam : le jugement de Marie, une pièce qui interroge la foi, les dogmes et la place accordée aux femmes dans les récits religieux.
Une distinction qui prolonge un parcours construit entre Douala et Yaoundé
Le prix lui sera remis à Limoges, dans le cadre des Zébrures d’automne, festival consacré aux écritures et aux créations théâtrales francophones. Le jury, présidé par le dramaturge guinéen Hakim Bah, a retenu son texte parmi les candidatures de l’édition 2026. La distinction est portée par un réseau de partenaires culturels, dont la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, l’Institut français, Théâtre Ouvert et le Centre dramatique national de Normandie-Rouen.
Cette récompense ne surgit pas dans un parcours sans repères. Hermine Yollo est née en 1981 à Douala, dans une famille déjà engagée dans le théâtre. Ses parents, eux-mêmes comédiens et metteurs en scène, l’ont familiarisée très tôt avec la scène, la littérature, la musique et les arts visuels. Elle a grandi dans un environnement où la création faisait partie de la vie quotidienne.
Son itinéraire illustre aussi les réalités de la formation artistique au Cameroun. En l’absence, à cette époque, d’une école nationale entièrement consacrée au théâtre, elle a combiné des études littéraires, un master en traduction et plusieurs expériences professionnelles. Elle s’est ensuite formée auprès d’artistes camerounais et africains, ainsi que dans des structures internationales, notamment à Tunis, Cannes, Marseille et Ouagadougou.
Installée à Yaoundé, elle dirige aujourd’hui la Compagnie NGOTI. Son travail s’inscrit dans un théâtre de création qui circule entre les langues, les mémoires et les formes. Cette présence dans la capitale camerounaise compte. Elle rappelle que les écritures contemporaines du pays ne se limitent pas aux scènes étrangères où elles sont parfois révélées au public francophone.
Maryam reprend la parole face aux récits qui l’ont figée
Dans Ima Maryam : le jugement de Marie, Hermine Yollo imagine une prise de parole de Maryam, la femme associée à la figure de la Vierge Marie. Après des siècles de prières, d’interprétations et de représentations, le personnage réclame le droit de raconter son histoire et de retrouver une forme de repos.
La pièce ne cherche pas à opposer croyance et création. Elle ouvre plutôt un espace de questionnement. Qui parle au nom des femmes devenues des figures religieuses ou symboliques ? Que reste-t-il de leur expérience humaine lorsque les institutions, les traditions et les récits collectifs les transforment en images idéalisées ?
Pour porter cette tension, la dramaturge fait apparaître plusieurs figures liées à Marie. Maryam, une entité présentée comme toute-puissante et une autre réduite à une image de pureté se répondent. Les noms se ressemblent, mais les identités se déplacent. Le texte oblige ainsi le lecteur ou le spectateur à perdre ses repères avant de reconstruire son propre regard.
La langue occupe une place centrale. Les phrases sont fragmentées. Les silences, les respirations et les suspensions deviennent des éléments de la dramaturgie, c’est-à-dire de l’art d’organiser une œuvre théâtrale. La mise en page participe elle aussi au sens. Les alignements, les espaces et les répétitions donnent au texte un rythme proche de la prière, tout en introduisant une distance critique.
Un théâtre qui relie les récits religieux aux violences contemporaines
La pièce aborde également la violence faite aux femmes. Hermine Yollo met en relation les représentations de la femme dans les traditions monothéistes et les normes qui continuent de peser sur les corps féminins. Elle souligne la persistance d’une vision binaire : la femme serait soit pure et respectable, soit coupable et indigne.
Cette lecture ne se limite pas à une critique des religions. Elle vise plus largement les mécanismes qui confisquent la parole des femmes. Le théâtre devient alors un lieu où les récits considérés comme intouchables peuvent être examinés. La scène ne donne pas nécessairement une réponse. Elle rend visibles les questions que les habitudes sociales ou les autorités ont parfois cherché à refermer.
Le choix de Marie apporte une dimension particulière au projet. Dans de nombreuses sociétés africaines, notamment au Cameroun, les références chrétiennes occupent une place importante dans la vie familiale, sociale et culturelle. Elles coexistent avec d’autres héritages, des pratiques locales et des trajectoires spirituelles diverses. En s’emparant d’une figure connue, Hermine Yollo touche donc un imaginaire largement partagé, tout en le déplaçant.
La démarche peut aussi être lue à l’échelle de l’Afrique centrale. Dans les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, organisation régionale qui réunit notamment le Cameroun, le Gabon, le Congo, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale et le Tchad, les scènes théâtrales restent des espaces importants de débat. Elles permettent de parler de la famille, de la foi, du pouvoir, du genre et des héritages historiques sans réduire la création à une fonction de dénonciation.
Une reconnaissance pour les écritures théâtrales africaines
Le Prix Théâtre RFI s’inscrit dans une histoire de circulation des dramaturgies francophones. Depuis 2014, il accompagne des textes issus d’Afrique, des Caraïbes, de l’océan Indien, du Proche et du Moyen-Orient. Les œuvres distinguées bénéficient généralement de lectures, d’un accompagnement dramaturgique et d’une visibilité auprès de programmateurs et de comédiens.
Pour Hermine Yollo, cette reconnaissance prolonge une trajectoire déjà marquée par une première sélection au même prix en 2019, avec M-119 Autopsie. Elle confirme également la continuité d’une scène camerounaise portée par plusieurs générations d’artistes. Parmi eux figurent des auteurs, des metteurs en scène, des comédiens et des collectifs qui travaillent à Yaoundé, Douala et dans d’autres villes du pays, malgré des moyens souvent irréguliers.
La distinction rappelle enfin que les écritures africaines ne sont pas seulement des réservoirs de témoignages sur les crises du continent. Elles produisent aussi des formes exigeantes, des récits symboliques et des interrogations universelles. Avec Ima Maryam, Hermine Yollo part d’une figure religieuse ancienne pour parler de pouvoir, de mémoire et de liberté. La suite se jouera désormais sur scène, dans les lieux où le texte pourra être lu, discuté et incarné.