Sur les routes qui relient le port de Mombasa aux marchés de l’intérieur, un camion peut encore perdre du temps pour une formalité qui ne se voit presque jamais : la garantie douanière. La Communauté d’Afrique de l’Est veut désormais traiter ce point de friction avec un dispositif régional et numérique.

Le mécanisme, appelé EACBond, doit permettre aux opérateurs de transit de déposer une garantie valable sur plusieurs territoires, au lieu de multiplier les cautions nationales à chaque passage frontalier. Cette évolution concerne directement les économies enclavées de la région, notamment l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et le Soudan du Sud, qui dépendent des corridors routiers reliant les ports kényans et tanzaniens à leurs marchés.

Une réforme qui prolonge le chantier des corridors

La Communauté d’Afrique de l’Est, ou CAE, réunit des pays engagés dans un projet d’intégration économique et douanière. Son objectif est de rendre les échanges plus prévisibles entre ses États membres, en réduisant les contrôles répétés, les formalités papier et les délais aux frontières.

La région dispose déjà de plusieurs outils dans ce domaine. Le Territoire douanier unique permet notamment de traiter certaines opérations de transit de manière coordonnée entre les administrations. Les postes-frontières à guichet unique, connus sous le sigle OSBP, regroupent quant à eux les contrôles de deux pays sur un même site.

Ces dispositifs ont amélioré le fonctionnement de plusieurs axes commerciaux. La CAE affirme que le Territoire douanier unique a contribué à réduire fortement les coûts des opérations et le temps de rotation des camions. Les résultats varient cependant selon les corridors, les postes et la capacité des administrations à appliquer les procédures communes.

La nouvelle étape porte sur les garanties financières. Lorsqu’une marchandise traverse un pays sans y être mise à la consommation, les autorités doivent s’assurer que les droits et taxes seront réglés si le chargement disparaît ou si les règles du transit ne sont pas respectées. Cette protection prend généralement la forme d’une caution fournie par une banque, un assureur ou un organisme agréé.

Une caution régionale plutôt qu’une succession de garanties

Le principe de l’EACBond est simple : éviter qu’un même chargement doive être couvert par plusieurs garanties nationales lorsqu’il circule sur un itinéraire régional. La plateforme connecte les administrations douanières, les organismes garants, les banques, les assureurs, les transporteurs et les commissionnaires en douane.

La CAE a officiellement présenté cet instrument le 4 août 2025. L’organisation le décrit comme un outil régional destiné à remplacer les cautions multiples exigées lors du transport de marchandises entre ses États partenaires. Le dispositif s’inscrit dans une infrastructure numérique plus large, qui comprend aussi le suivi électronique des cargaisons et l’échange d’informations entre administrations.

La société BSMART figure parmi les partenaires techniques du programme. Elle participe au développement de solutions destinées à la gestion électronique des cautions et au suivi des opérations de transit. Afreximbank, la banque panafricaine spécialisée dans le financement du commerce, accompagne également le projet dans le cadre de son programme de garantie collaborative du transit africain.

Dans la matière brute disponible, une enveloppe de 29 millions de dollars est associée au déploiement de cette solution. Ce montant doit toutefois être distingué d’un financement directement confirmé dans les communications publiques consultées. L’enjeu central reste vérifiable : construire une garantie utilisable à l’échelle régionale et réduire la dépendance aux documents physiques.

Le bénéfice attendu pour les entreprises

Pour les transporteurs et les transitaires, la première conséquence pourrait être une diminution des démarches répétitives. Une garantie enregistrée sur une plateforme commune peut réduire les déplacements auprès des bureaux douaniers et accélérer la validation des dossiers.

Les petites entreprises sont particulièrement concernées. Elles disposent souvent d’un accès plus limité au crédit, aux services bancaires et aux assurances. Des exigences multiples peuvent immobiliser leur trésorerie avant même le départ d’un camion. Un mécanisme régional mieux coordonné pourrait donc réduire le coût d’entrée sur les corridors, à condition que les frais et les conditions d’accès restent transparents.

Les administrations peuvent également y trouver un intérêt. La dématérialisation facilite la traçabilité des garanties, le suivi de leur validité et leur clôture à l’arrivée des marchandises. Elle peut aussi limiter les erreurs liées aux formulaires papier et améliorer le partage d’informations entre pays voisins.

Mais la technologie ne supprimera pas, à elle seule, les difficultés du transit. Les entreprises auront besoin d’une connexion fiable, de procédures harmonisées et d’agents formés. Les opérateurs informels ou les petites structures éloignées des capitales devront pouvoir accéder au système sans passer par des intermédiaires trop coûteux.

Des résultats dépendants de l’interopérabilité

Le principal test sera celui de l’interopérabilité. La plateforme devra fonctionner avec les systèmes douaniers déjà utilisés au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, au Soudan du Sud et en République démocratique du Congo, admise comme partenaire de la CAE depuis 2022.

Cette question est déterminante pour les corridors qui partent de Mombasa ou de Dar es Salaam. Un outil efficace dans un pays, mais mal connecté au suivant, risque de déplacer la friction plutôt que de la supprimer. La coordination des règles, des formats de données et des responsabilités juridiques sera donc aussi importante que le logiciel lui-même.

La confiance entre les acteurs constituera un autre facteur clé. Les douanes doivent accepter les garanties émises par des organismes situés dans d’autres États. Les banques et les assureurs doivent pouvoir évaluer les risques. Les transporteurs doivent, de leur côté, disposer d’une visibilité claire sur les obligations qui restent les leurs.

Un enjeu qui dépasse l’Afrique de l’Est

La réforme intervient alors que les échanges entre pays africains progressent, mais restent freinés par les coûts logistiques et les procédures fragmentées. Selon le rapport 2025 d’Afreximbank, le commerce intra-africain a atteint environ 220,3 milliards de dollars en 2024, soit une hausse de 12,4 % sur un an. La part de l’Afrique de l’Est s’élevait à 14,5 % des échanges intra-africains, d’après les données citées dans le même ensemble statistique.

Ces chiffres donnent une portée continentale au projet de la CAE. La Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf, ne dépend pas seulement de la suppression progressive des droits de douane. Elle suppose aussi que les marchandises puissent franchir les frontières avec des procédures rapides, lisibles et compatibles entre elles.

L’EACBond peut ainsi servir de modèle à d’autres régions, notamment lorsque plusieurs pays partagent les mêmes corridors de transport. Sa réussite se mesurera toutefois sur le terrain : temps réellement gagné, coût des garanties, nombre d’opérateurs connectés et capacité des administrations à reconnaître les données numériques.

Pour les entreprises de l’intérieur, le sujet est concret. Une caution plus simple peut libérer de la trésorerie et réduire l’attente d’un camion. Pour les États, elle doit renforcer le contrôle sans recréer de nouvelles barrières. La prochaine étape sera donc moins l’annonce du dispositif que son adoption quotidienne par les douanes, les garants et les opérateurs de chaque corridor.