À Dakar, le temps judiciaire rattrape progressivement les violences politiques qui ont marqué le Sénégal entre 2021 et 2024. Quatre personnes ont été mises en examen dans un dossier portant sur des faits présumés de séquestration, d’enlèvement illégal, de torture et de violences commis en juin 2023.
Une première procédure visant les violences de juin 2023
Les mises en examen concernent une enquête ouverte autour des sévices qu’aurait subis Pape Abdoulaye Touré, militant et fondateur de l’Initiative Zéro Impunité. Il affirme avoir été arrêté puis violenté pendant les manifestations de juin 2023, après la condamnation d’Ousmane Sonko à deux ans de prison pour « corruption de la jeunesse ».
Les qualifications retenues dans la procédure comprennent notamment la séquestration, l’enlèvement illégal, les actes de torture, les traitements inhumains, cruels ou dégradants, ainsi que les coups et blessures volontaires. À ce stade, une mise en examen ne constitue pas une condamnation. Elle signifie que le juge d’instruction estime disposer d’éléments suffisamment sérieux pour poursuivre les investigations sur l’implication éventuelle des personnes visées.
Les identités des quatre mis en examen et leur éventuel statut de détention n’ont pas été précisés dans les éléments rendus publics. La procédure devra donc établir les circonstances exactes des arrestations, le rôle de chaque personne et la chaîne de responsabilité qui aurait entouré les violences dénoncées.
Les avocats de la partie civile considèrent cette étape comme un « pas en avant modeste et tardif ». Ils demandent désormais que l’instruction aille jusqu’à son terme et qu’un procès puisse être organisé. Amnesty International a également salué l’ouverture de poursuites, tout en appelant les autorités sénégalaises à garantir la vérité, la justice et des réparations aux victimes.
Le lourd bilan d’une crise politique nationale
Ces poursuites s’inscrivent dans une séquence politique commencée en mars 2021. L’arrestation d’Ousmane Sonko, alors figure montante de l’opposition, avait déclenché plusieurs jours de manifestations à Dakar et dans d’autres villes. Les mobilisations se sont ensuite répétées en 2023, puis en 2024, sur fond de tensions liées à la candidature de Sonko, à la succession de Macky Sall et au report de l’élection présidentielle.
En juin 2023, l’annonce de la condamnation de Sonko a provoqué des affrontements meurtriers. Les autorités sénégalaises avaient évoqué des destructions et des attaques contre des infrastructures publiques. Les opposants et plusieurs organisations de défense des droits humains avaient, de leur côté, dénoncé un usage excessif de la force et des arrestations arbitraires.
Le bilan demeure discuté selon les sources et les périodes retenues. Un recensement réalisé par le collectif CartograFreeSenegal, regroupant des journalistes, des cartographes et des chercheurs, a identifié 65 morts entre mars 2021 et février 2024. Le collectif indique que 51 personnes, soit 81 % des victimes recensées, auraient été tuées par balle. Ces données ont été relayées par le quotidien sénégalais Sud Quotidien.
Amnesty International avait auparavant documenté un bilan inférieur pour certaines périodes, notamment lors des manifestations de juin 2023. Ces écarts illustrent la difficulté de recenser les victimes dans un contexte de forte polarisation politique. Ils renforcent aussi la nécessité d’une enquête indépendante, capable de vérifier les décès, les blessures, les disparitions et les responsabilités individuelles.
Une loi d’amnistie au centre du débat
La question judiciaire reste liée à la loi d’amnistie adoptée en mars 2024, sous la présidence de Macky Sall. Le texte couvre les infractions criminelles et correctionnelles commises entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 lorsqu’elles sont liées à des manifestations ou à des motivations politiques. Le projet avait été présenté comme un instrument d’apaisement avant l’élection présidentielle.
Le texte avait permis la libération de plusieurs détenus politiques, dont Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, élu président quelques jours plus tard. Mais il a aussi suscité une forte opposition des familles de victimes. Celles-ci redoutaient que l’amnistie empêche d’établir les responsabilités liées aux morts, aux actes de torture et aux disparitions alléguées.
Le débat a pris une nouvelle dimension avec la volonté des nouvelles autorités de modifier le dispositif. En avril 2025, l’Assemblée nationale a adopté une révision excluant notamment certains crimes graves, dont le meurtre, la torture et la disparition forcée, selon des informations rapportées par Associated Press. La portée exacte de ces évolutions reste toutefois liée à leur interprétation par les juridictions compétentes.
Le Conseil constitutionnel a par ailleurs considéré que la loi d’amnistie ne faisait pas obstacle aux poursuites concernant les homicides et les actes de torture commis durant la période visée. Cette lecture ouvre un espace judiciaire pour les dossiers les plus graves, sans pour autant préjuger de la culpabilité des personnes mises en cause.
Une épreuve pour la justice et la transition politique
Pour les familles, l’enjeu dépasse la seule condamnation d’agents ou de responsables présumés. Elles attendent la localisation des proches disparus, la reconnaissance des préjudices et l’accès aux réparations. Les victimes blessées ou détenues demandent également que leurs récits soient examinés dans un cadre contradictoire.
Le dossier met aussi à l’épreuve la capacité du nouveau pouvoir à distinguer la justice de la revanche politique. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont remporté l’élection présidentielle de mars 2024 après avoir eux-mêmes subi la détention et la répression politique. Leur gouvernement doit donc répondre aux demandes de vérité sans donner le sentiment d’utiliser la justice pour régler un conflit partisan.
Cette exigence concerne également les forces de défense et de sécurité. Les enquêtes devront déterminer si les violences résultent d’actes isolés ou d’ordres transmis dans une chaîne de commandement. Elles devront aussi examiner les abus commis par certains manifestants, afin que l’établissement des responsabilités ne repose pas sur une lecture à sens unique des événements.
Un signal observé par la CEDEAO
Le Sénégal occupe une place particulière au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Longtemps présenté comme une démocratie stable dans la région, le pays a traversé une crise qui a fragilisé la confiance dans ses institutions, dans la police et dans la justice.
Les suites de cette procédure seront donc suivies au-delà de Dakar. Elles permettront de mesurer la capacité du Sénégal à traiter les violences politiques par le droit, alors que plusieurs États ouest-africains connaissent des transitions militaires, des restrictions des libertés publiques ou des contestations électorales.
La prochaine étape sera l’approfondissement de l’instruction. Les auditions, les expertises médicales, les témoignages et l’identification des responsabilités hiérarchiques diront si ces premières mises en examen peuvent déboucher sur un procès. Pour les familles, le calendrier judiciaire sera aussi important que la décision finale : après plusieurs années d’attente, elles veulent que les violences de 2021 à 2024 cessent d’être seulement un épisode politique et deviennent un dossier pleinement traité par la justice sénégalaise.