À Dakar, la diplomatie sénégalaise ouvre une séquence délicate. Le président Bassirou Diomaye Faye soutient désormais la candidature de son prédécesseur Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Dans le même temps, des familles de victimes réclament encore vérité, justice et réparation pour les violences politiques survenues entre 2021 et 2024.

Un soutien international qui ravive une fracture nationale

Le 20 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a publiquement appuyé la candidature de Macky Sall. Il a notamment estimé que l’ancien président sénégalais pouvait défendre la place de l’Afrique au sein de l’Organisation des Nations unies.

Cette prise de position intervient après une rencontre entre les deux hommes au palais présidentiel. Elle marque aussi un changement de ton. En mai 2026, Bassirou Diomaye Faye expliquait avoir appris la candidature de Macky Sall par l’intermédiaire de plusieurs dirigeants africains. Il évoquait alors des pressions exercées avant un sommet de l’Union africaine.

La candidature de Macky Sall a été officiellement transmise à l’ONU par le Burundi. Les Nations unies l’ont enregistrée le 2 mars 2026 dans le cadre du processus de sélection du prochain secrétaire général, qui doit succéder à António Guterres à la fin de son mandat.

Le dossier s’inscrit dans une compétition internationale. Plusieurs personnalités venues d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes ont été présentées. La désignation finale dépendra d’abord du Conseil de sécurité, puis d’un vote de l’Assemblée générale. Les cinq membres permanents du Conseil disposent d’un droit de veto.

Les familles de victimes demandent de ne pas effacer le passé

Au Sénégal, le soutien présidentiel a provoqué l’incompréhension de plusieurs organisations représentant des victimes des violences politiques. Le Collectif des familles des martyrs, l’Initiative zéro impunité et le Collectif des victimes de Macky Sall ont dénoncé une rupture entre le discours du changement porté en 2024 et la nouvelle orientation diplomatique du pouvoir.

Leur inquiétude porte moins sur la carrière personnelle de Macky Sall que sur la cohérence de l’État. Ces associations considèrent qu’une promotion internationale ne doit pas interrompre le travail de mémoire engagé dans le pays.

La question reste sensible. Sous la présidence de Macky Sall, entre 2012 et 2024, plusieurs épisodes de contestation ont donné lieu à des affrontements entre manifestants et forces de sécurité. Les mobilisations liées à l’arrestation d’Ousmane Sonko, à sa condamnation et au report de l’élection présidentielle ont notamment secoué Dakar et plusieurs autres villes.

Le bilan humain fait encore l’objet de débats selon les périodes et les sources. Amnesty International a documenté la mort de 65 manifestants et passants entre mars 2021 et février 2024. Les familles et les organisations de défense des droits humains évoquent également des arrestations massives, des détentions prolongées et des allégations de torture.

La loi d’amnistie adoptée le 6 mars 2024 couvre les infractions commises entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 dans le cadre de manifestations ou d’événements à motivation politique. Elle avait été présentée comme un outil d’apaisement. Toutefois, les associations de victimes contestent l’absence de réponses judiciaires sur les décès et les violences qu’elles attribuent à des agents de l’État ou à d’autres acteurs.

En 2025, le ministère sénégalais de la Justice a demandé l’ouverture d’enquêtes sur les morts survenues durant cette période. En septembre 2026, la justice a ensuite procédé à de premières inculpations dans un dossier portant notamment sur des faits présumés de torture et de traitements inhumains. Quatre personnes ont été visées selon plusieurs sources, dont des avocats proches du dossier. Ces inculpations ne préjugent pas de leur culpabilité.

La justice et la diplomatie avancent sur deux voies parallèles

Le pouvoir sénégalais se trouve ainsi face à deux impératifs. Le premier consiste à défendre une candidature africaine dans une compétition mondiale. Le second est de répondre aux attentes des citoyens touchés par les violences politiques récentes.

Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles. Une diplomatie active peut porter une candidature sénégalaise ou africaine. Mais elle ne peut pas, à elle seule, solder une question judiciaire encore ouverte. Pour les familles, la reconnaissance internationale de Macky Sall pourrait être perçue comme une réhabilitation avant l’établissement des responsabilités.

La distinction entre responsabilité pénale individuelle et responsabilité politique reste centrale. Une enquête doit déterminer les faits, les chaînes de commandement et les responsabilités éventuelles. Elle doit aussi respecter les droits de la défense. En parallèle, l’État doit garantir aux victimes l’accès aux dossiers, aux audiences et aux réparations prévues par le droit.

Le débat touche également la trajectoire de Bassirou Diomaye Faye. Élu en mars 2024 après une campagne fondée sur la rupture, la restauration de l’État de droit et la fin de l’impunité, le président doit désormais expliquer comment cette promesse s’articule avec son soutien à l’ancien chef de l’État.

Le contexte politique a changé depuis l’alternance. Les rapports entre la présidence, le Premier ministre Ousmane Sonko et leur ancienne coalition se sont tendus. Dans ce climat, le rapprochement avec Macky Sall peut être interprété comme un choix diplomatique, une tentative de recomposition politique ou une réponse aux attentes de plusieurs dirigeants africains. Ces lectures restent des hypothèses et ne peuvent être présentées comme des faits établis.

Un enjeu qui dépasse les frontières du Sénégal

La controverse résonne dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO, organisation régionale chargée notamment de la coopération politique et économique, suit depuis plusieurs années les crises électorales et les reculs démocratiques dans la région. Le Sénégal a longtemps été présenté comme un acteur important de cette architecture régionale.

Le cas sénégalais pose donc une question plus large : comment un État peut-il promouvoir un dirigeant à l’international tout en poursuivant l’examen des violences commises sous son mandat ? La réponse pèsera sur la crédibilité des engagements africains en matière de droits humains.

L’Union africaine n’a pas adopté de soutien collectif à la candidature de Macky Sall. Une procédure de silence concernant un projet de décision sur ce dossier a été rompue par plusieurs États membres. Cette absence de consensus affaiblit la possibilité d’une candidature africaine portée par une position continentale unie.

Pour le Sénégal, les prochaines étapes seront donc observées sur deux fronts. À New York, la compétition pour la direction de l’ONU se poursuivra. À Dakar, les procédures judiciaires et les demandes des familles permettront de mesurer la réalité de la promesse de justice.

Le soutien présidentiel à Macky Sall ne ferme pas le dossier des violences politiques. Il le rend plus visible. La diplomatie sénégalaise devra désormais convaincre à l’extérieur, sans donner aux victimes le sentiment que la mémoire nationale est devenue une variable d’ajustement.