À Djouba, le calendrier électoral avance plus vite que le consensus politique. Le président Salva Kiir a lancé, le 24 septembre 2026, un dialogue entre partis alors que son gouvernement de transition venait d’être dissous et que plusieurs formations contestaient déjà la légitimité du nouveau cadre institutionnel.

Un dialogue ouvert après une rupture institutionnelle

La rencontre s’est tenue dans la capitale sud-soudanaise avec des responsables politiques, des représentants de l’administration et des diplomates. Salva Kiir y a défendu une ligne claire : parvenir à une élection pacifique sans remettre en cause les décisions prises par son pouvoir.

Le chef de l’État a présenté le dialogue comme un moyen de construire une voie commune vers le scrutin. Il a toutefois exclu l’idée d’une renégociation de l’orientation politique déjà choisie. Cette position donne au processus une marge de discussion limitée, alors que l’opposition réclame précisément une révision du cadre actuel.

Deux jours plus tôt, le 22 septembre, Salva Kiir avait annoncé la dissolution du gouvernement d’unité nationale de transition. Il avait également remplacé l’exécutif par une administration intérimaire chargée de conduire le pays jusqu’aux élections annoncées pour le 22 décembre 2026.

La décision concerne aussi les vice-présidences, le Parlement national et les gouvernements des États fédérés, selon le compte rendu de Radio Tamazuj. Elle intervient après l’adoption d’amendements à la loi électorale, qui retirent plusieurs conditions auparavant liées à l’organisation du scrutin.

Le précédent de l’accord de paix de 2018

Cette crise s’inscrit dans la lente et difficile mise en œuvre de l’accord de paix revitalisé de 2018. Ce texte avait permis le retour de Riek Machar au poste de premier vice-président et la formation d’un gouvernement de partage du pouvoir avec Salva Kiir.

Le dispositif devait préparer une nouvelle architecture constitutionnelle, réorganiser les forces de sécurité et conduire le pays vers des élections. Depuis, plusieurs échéances ont été repoussées. Les institutions de transition ont continué de fonctionner sans parvenir à solder les principaux désaccords entre les deux camps.

La relation entre Salva Kiir et Riek Machar s’est encore dégradée en 2025. Le premier vice-président a été placé en résidence surveillée à Djouba en mars 2025, après l’arrestation de plusieurs responsables associés à son mouvement, le SPLM-IO. Des organisations de défense des droits humains ont demandé des procédures judiciaires régulières et davantage de transparence sur les détentions.

En septembre 2025, Riek Machar et plusieurs responsables de son entourage ont été visés par des poursuites pour meurtre, trahison et crimes contre l’humanité, dans le contexte des affrontements de Nasir. Le gouvernement sud-soudanais affirme que ces procédures relèvent de la justice. Le camp de Machar y voit une opération politique visant à démanteler l’accord de paix.

Cette fracture explique la portée de la dissolution annoncée le 22 septembre 2026. Pour le pouvoir, elle ouvre la dernière étape avant le scrutin. Pour ses adversaires, elle rompt avec le principe de collégialité inscrit au cœur de l’accord de paix.

Huit groupes d’opposition dénoncent une crise de légitimité

Le 23 septembre, huit groupes d’opposition installés pour partie hors du pays ont rejeté le dialogue et le calendrier électoral sous sa forme actuelle. Dans une lettre adressée aux dirigeants de l’Union africaine et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, ils ont parlé d’un effondrement du cadre de paix et d’une crise constitutionnelle.

Ces mouvements accusent la présidence d’avoir pris des décisions unilatérales contre les mécanismes de partage du pouvoir. Ils demandent une intervention régionale afin de mettre en place un processus constitutionnel national, inclusif et indépendant du seul exécutif.

Leur contestation ne porte donc pas uniquement sur la date du scrutin. Elle concerne aussi les conditions de participation, la composition des institutions provisoires, la sécurité des responsables politiques et la capacité des électeurs à voter dans un environnement libre.

Le suivi publié par allAfrica confirme que les opposants considèrent l’accord revitalisé comme un cadre désormais épuisé. Cette lecture reste contestée par les autorités, qui maintiennent que la transition se poursuit et que l’élection constitue la prochaine étape prévue.

Une élection sous fortes contraintes

Le scrutin du 22 décembre 2026 serait le premier vote général organisé depuis l’indépendance du Soudan du Sud, proclamée en 2011. Mais l’échéance intervient dans un contexte institutionnel fragile, marqué par l’absence d’un consensus entre les principales forces politiques.

La dissolution du Parlement soulève une question immédiate : quelle institution contrôlera les décisions de l’administration intérimaire avant le vote ? Elle pose également le problème du financement public, de la supervision électorale et de la neutralité des autorités chargées de préparer la campagne.

Les effets ne seront pas les mêmes partout. À Djouba, les partis et les diplomates peuvent suivre les discussions au jour le jour. Dans les États éloignés de la capitale, l’accès aux bureaux d’enregistrement, aux documents administratifs et aux bureaux de vote reste plus incertain.

Les populations rurales pourraient aussi être davantage exposées aux retards logistiques et aux tensions locales. Dans les villes, les partis disposent de réseaux politiques plus visibles. Dans les zones périphériques, les autorités traditionnelles, les groupes armés et les administrations locales peuvent peser sur la participation.

L’économie est également concernée. Une période électorale prolongée peut ralentir les investissements et compliquer la gestion des recettes publiques. Elle peut aussi accroître la pression sur les ménages qui dépendent du commerce informel, des transferts de la diaspora et des revenus pétroliers distribués par l’État.

Le rôle attendu de l’IGAD et de l’Union africaine

Le dossier dépasse désormais le face-à-face entre Salva Kiir et Riek Machar. L’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, reste directement concernée par la mise en œuvre de l’accord de paix. L’Union africaine, de son côté, doit surveiller le respect des principes de transition politique et prévenir une nouvelle escalade.

Le mécanisme de suivi de l’accord a appelé les partis à utiliser le dialogue pour résoudre les différends électoraux. Le report de la rencontre, initialement prévue le 17 septembre puis déplacée au 24 septembre, montre toutefois les difficultés à maintenir un calendrier partagé.

La priorité régionale sera double. Il faudra préserver l’espace politique nécessaire à la participation de l’opposition tout en évitant que le processus ne se transforme en confrontation armée. Les partenaires africains devront aussi distinguer un dialogue réellement inclusif d’une simple validation des décisions présidentielles.

Dans les prochaines semaines, trois éléments seront particulièrement suivis : la participation effective du SPLM-IO et des autres formations, le statut juridique de l’administration intérimaire et la capacité de la commission électorale à préparer le vote dans tout le pays. Sans garanties sur ces points, le calendrier du 22 décembre risque de rester une échéance politique plutôt qu’un véritable compromis national.