À Dakar, la question n’est plus seulement de savoir qui dirige le Sénégal. Elle porte désormais sur la manière dont le pouvoir issu de la promesse de rupture peut gouverner après l’éclatement du tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Interrogé à New York le jeudi 24 septembre 2026 par RFI et France 24, le président sénégalais a voulu reprendre la main sur trois dossiers qui structurent la vie politique du pays : sa séparation avec son ancien allié, le nouvel accord négocié avec le Fonds monétaire international (FMI) et le soutien apporté à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies.
Une rupture qui dépasse le conflit entre deux hommes
Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko sont arrivés au pouvoir en mars 2024 sur une même promesse : rompre avec les pratiques de l’ancien système et renforcer la souveraineté politique et économique du Sénégal. Leur alliance reposait toutefois sur une répartition particulière des rôles. Faye occupait la présidence, tandis que Sonko incarnait le leadership militant du Pastef, le parti qui avait porté leur victoire.
Cette architecture s’est progressivement fissurée. Les désaccords ont porté sur la conduite du gouvernement, la stratégie économique et la place du parti dans les institutions. Le président a finalement mis fin aux fonctions de son Premier ministre le 22 mai 2026, avec l’ensemble de son gouvernement. Ousmane Sonko a ensuite conservé une influence majeure dans la vie publique, notamment après son accession à la présidence de l’Assemblée nationale.
La rupture a donc déplacé le centre de gravité du pouvoir. Elle ne concerne plus seulement l’exécutif. Elle oppose désormais une présidence qui cherche à consolider son autonomie et une majorité parlementaire largement structurée autour du Pastef. Cette situation rend chaque réforme plus sensible, car elle peut rapidement devenir un test de loyauté politique.
Le président Faye a écarté l’idée d’une trahison personnelle. Il présente plutôt la séparation comme la conséquence d’une divergence devenue incompatible avec le fonctionnement normal de l’État. Cette lecture reste contestée par les proches d’Ousmane Sonko, qui considèrent que le chef de l’État s’est éloigné du projet politique ayant conduit les Patriotes au pouvoir.
Le FMI au cœur du désaccord économique
Le dossier financier donne une dimension concrète à la crise politique. Le Sénégal doit répondre à une forte pression sur ses comptes publics, après la réévaluation de plusieurs données budgétaires et de dette. Le FMI estime que le déficit public a atteint 13,4 % du produit intérieur brut en 2024, avant de se réduire à 6,4 % en 2025. L’institution continue toutefois de juger les vulnérabilités liées à la dette et aux finances publiques élevées.
Le 1er septembre 2026, les services du FMI et les autorités sénégalaises sont parvenus à un accord de principe pour un programme de 36 mois. Le financement envisagé atteint environ 2,2 milliards de dollars, soit 1 537,1 millions de droits de tirage spéciaux. Il doit soutenir le programme économique et financier du Sénégal pour la période 2026-2029.
Cette enveloppe ne constitue pas un chèque sans conditions. Elle suppose des réformes budgétaires, une meilleure transparence des comptes publics et une trajectoire de réduction des déséquilibres. Pour les autorités, l’accord doit permettre de restaurer la crédibilité financière du pays. Pour une partie de l’opposition et des soutiens d’Ousmane Sonko, il risque de prolonger une dépendance envers les institutions financières internationales.
Le désaccord porte donc autant sur la méthode que sur le montant. Le président Faye défend une approche compatible avec les contraintes immédiates du Trésor. Son ancien Premier ministre a longtemps plaidé pour une renégociation plus profonde des engagements financiers et pour une politique donnant la priorité à la souveraineté économique. Entre ces deux lignes, le gouvernement doit financer ses dépenses tout en évitant une nouvelle dégradation de la confiance des investisseurs et des partenaires régionaux.
Les conséquences ne seront pas identiques pour tous les Sénégalais. La consolidation budgétaire peut toucher les recrutements publics, les subventions et certains investissements. Dans les villes, elle pèse sur les ménages dépendants des services publics et sur les petites entreprises. Dans les zones rurales, l’enjeu concerne davantage les prix agricoles, les infrastructures et l’accès aux programmes de soutien. L’économie informelle, qui absorbe une grande partie de l’emploi, reste particulièrement exposée à toute hausse du coût de la vie.
Pourquoi le président défend-il Macky Sall ?
Le soutien de Bassirou Diomaye Faye à la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l’ONU constitue l’autre point marquant de son entretien. L’ancien président sénégalais, qui a dirigé le pays de 2012 à 2024, cherche à obtenir l’appui d’États membres dans une compétition diplomatique encore ouverte.
Ce choix peut surprendre au Sénégal. La période de la fin du mandat de Macky Sall reste associée à une crise politique majeure, marquée par les tensions électorales, les manifestations et une forte contestation de la gouvernance du pouvoir sortant. Pourtant, le chef de l’État actuel sépare la compétition internationale des désaccords politiques internes. Il met en avant l’expérience de Macky Sall, ses réseaux diplomatiques et la possibilité de porter une candidature africaine dans une institution mondiale.
Le président sénégalais a également estimé que Macky Sall gardait ses chances, malgré des signaux défavorables lors de consultations informelles au Conseil de sécurité. Le processus de désignation du secrétaire général de l’ONU dépend toutefois d’équilibres entre les membres permanents du Conseil de sécurité et d’un vote de l’Assemblée générale. Le soutien de Dakar ne suffit donc pas à garantir une issue favorable.
Un test pour le Sénégal et pour la CEDEAO
La crise sénégalaise intervient dans une Afrique de l’Ouest marquée par les ruptures politiques, les transitions militaires et les débats sur l’autonomie économique. Le Sénégal reste membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation chargée de favoriser l’intégration régionale et la stabilité politique. Sa trajectoire est donc observée au-delà de Dakar.
Le pays conserve des institutions civiles fonctionnelles, mais la rivalité entre l’exécutif et la majorité parlementaire peut fragiliser cette image de stabilité. Une réforme constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale le 29 juin 2026 prévoit d’élargir le rôle du Parlement et de réduire certains pouvoirs présidentiels. Le gouvernement a indiqué que le texte devait être soumis à référendum, ouvrant une nouvelle étape dans le rapport de force institutionnel.
La prochaine séquence sera déterminante. Il faudra suivre l’approbation formelle du programme du FMI, les conditions de sa mise en œuvre et l’évolution des relations entre la présidence et l’Assemblée nationale. Il faudra aussi observer la capacité des responsables sénégalais à éviter que la compétition politique ne paralyse les réformes économiques.
À New York, Bassirou Diomaye Faye a donc cherché à montrer que le Sénégal ne se résume pas à une crise de succession au sommet. Le pays doit simultanément réorganiser ses finances, stabiliser ses institutions et préserver sa capacité d’influence régionale. C’est cette combinaison, plus que le duel entre deux anciens alliés, qui déterminera la suite de la trajectoire sénégalaise.