Sur l’axe reliant Cotonou à Ouidah, des familles tentent de démonter leurs maisons avant le passage annoncé des engins. Dans plusieurs propriétés, une mention « à détruire » aurait été inscrite sur les clôtures. Le délai communiqué à certains occupants ne dépasserait pas sept jours. Au-delà du conflit foncier, l’opération pose une question simple : comment protéger les zones lagunaires sans fragiliser davantage ceux qui y vivent et y ont investi ?
Une opération au nom de la protection des berges
Les premières marques auraient été apposées durant la semaine du 13 septembre 2026, dans des secteurs situés entre Cotonou et Ouidah. Les autorités ciblent des constructions qu’elles considèrent comme implantées dans une bande protégée de 25 mètres à partir des berges et des plans d’eau.
Cette règle ne constitue pas une mesure improvisée. Le droit béninois classe certaines rives et berges dans le domaine public naturel. La loi sur la protection, l’aménagement et la mise en valeur de la zone littorale protège notamment les abords des cours d’eau, des lacs et des lagunes. Le cadre réglementaire béninois sur la zone littorale rappelle aussi la vulnérabilité particulière des espaces fluvio-lagunaires du sud du pays.
Dans cette partie du Bénin, les zones humides jouent plusieurs rôles. Elles absorbent une partie des eaux de pluie, facilitent leur circulation et soutiennent des activités de pêche, de transport et de commerce. Lorsque les exutoires naturels sont bouchés ou construits, les eaux stagnent plus longtemps dans les quartiers bas.
Le gouvernement inscrit donc l’opération dans la continuité des politiques d’assainissement engagées avant l’arrivée de Romuald Wadagni à la présidence. Depuis plusieurs années, Cotonou et les communes voisines investissent dans des bassins de rétention, des voies aménagées et des ouvrages destinés à réduire les inondations. Le Programme d’Assainissement Pluvial de Cotonou couvre notamment plusieurs bassins versants de la capitale économique.
Des habitants pris entre titres fonciers et urgence administrative
Sur le terrain, les personnes concernées contestent moins le principe de la protection des berges que la manière de procéder. Des occupants disent avoir reçu un avis de démolition partielle avec un délai très court. Certains démontent déjà les tôles, les portes, les fenêtres et les briques pour sauver une partie de leurs biens.
Un propriétaire béninois établi à Paris affirme avoir acheté dans la zone il y a environ vingt ans. Il dit disposer de titres fonciers et dénonce une notification reçue sans véritable phase de dialogue. Son cas illustre une difficulté récurrente au Bénin : la possession d’un document foncier ne suffit pas toujours à établir qu’une construction peut être maintenue lorsque le terrain relève du domaine public ou d’une zone protégée.
La question de la régularité foncière devra toutefois être examinée dossier par dossier. Un titre, une autorisation administrative ou une ancienne tolérance ne produisent pas nécessairement les mêmes effets juridiques. À l’inverse, l’administration doit expliquer clairement les limites retenues, les bases légales mobilisées et les voies de recours disponibles.
Le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, défend une intervention présentée comme nécessaire. Selon lui, l’occupation désordonnée des berges et des plans d’eau obstrue les exutoires naturels, aggrave les risques d’inondation et perturbe les travaux d’aménagement en cours. Il estime qu’une absence d’action aujourd’hui pourrait rendre la situation plus difficile demain.
Le gouvernement affirme également prévoir un accompagnement pour les personnes installées conformément aux textes. Les propriétés à dégager pourraient faire l’objet d’un rachat, selon les conditions retenues par l’administration. Cette précision est importante, car une opération de libération d’emprise ne produit pas les mêmes conséquences pour un occupant sans droit reconnu, un propriétaire disposant d’un titre valable ou un ménage ayant simplement construit après une autorisation locale.
Le précédent des berges de Cotonou
Le débat actuel rappelle d’autres opérations conduites sous la présidence de Patrice Talon. En 2024, le gouvernement béninois avait annoncé le versement de compensations à 638 ménages concernés par la libération et l’assainissement de la berge est de la lagune de Cotonou. L’exécutif avait alors indiqué que des séances d’information et de sensibilisation avaient précédé les paiements.
Un bilan officiel de cette opération sur la berge de Cotonou fait état de dédommagements ou d’accompagnements financiers selon la situation des ménages. Ce précédent nourrit aujourd’hui deux lectures opposées. Pour l’administration, il montre qu’une procédure d’indemnisation est possible. Pour les habitants mobilisés, il rappelle surtout que la compensation doit être connue, calculée et garantie avant toute destruction.
Les critiques portent donc sur le calendrier. Sept jours peuvent suffire pour libérer des objets démontables. Ils paraissent beaucoup plus courts lorsqu’il faut contester une décision, produire des documents, négocier une indemnisation, trouver un logement et préserver une activité économique. Les ménages modestes, les artisans et les petits commerçants disposent rarement d’une épargne leur permettant d’absorber un départ précipité.
La situation est également différente selon les territoires. Dans les quartiers proches de Cotonou, la valeur foncière et la pression urbaine sont fortes. Vers Ouidah, les habitants peuvent dépendre davantage de la pêche, du petit commerce, du transport lagunaire ou de revenus liés à l’exploitation des ressources naturelles. Une mesure uniforme peut donc produire des effets très différents selon les communes et les activités.
Un test pour le début du mandat Wadagni
Arrivé au pouvoir le 24 mai 2026 après une décennie marquée par les grands travaux et les réformes de Patrice Talon, Romuald Wadagni doit désormais installer sa propre méthode. Le lancement d’une opération de déguerpissement quelques mois après son entrée en fonction donne une portée politique à un dossier d’abord présenté comme technique.
Le nouveau président a intérêt à éviter que la protection de l’environnement soit perçue comme une simple prolongation des démolitions urbaines antérieures. La légalité des emprises, la transparence des critères, l’information des ménages et la réalité des indemnisations seront scrutées de près. La réussite de l’opération dépendra donc autant de la qualité des travaux que de la confiance créée autour de leur mise en œuvre.
Cette question dépasse les limites du littoral béninois. Cotonou, Porto-Novo et Ouidah appartiennent à un même espace urbain et lagunaire soumis à la croissance démographique, aux pluies intenses, à l’érosion et à la pression immobilière. Ces enjeux concernent aussi la coopération régionale ouest-africaine, notamment dans le cadre de la CEDEAO, organisation qui rassemble les États de l’Afrique de l’Ouest et facilite la coordination sur les questions de mobilité, d’environnement et de développement.
Dans les prochains jours, l’attention portera sur le calendrier réel des démolitions, la publication des critères d’indemnisation et le traitement réservé aux propriétaires contestant leur classement dans la bande protégée. Le gouvernement devra aussi démontrer que les espaces libérés seront effectivement assainis et préservés. Sans cela, les familles déplacées pourraient laisser place à de nouvelles constructions, tandis que le problème initial resterait entier.