À Nairobi, la cuisson propre quitte progressivement le seul registre de la santé publique. Le gouvernement kényan veut en faire un marché structuré, capable d’attirer des fabricants, des banques et des investisseurs autour des cuisines des écoles, des hôpitaux et des établissements pénitentiaires.
La promesse est importante. Le pays a identifié un portefeuille d’opportunités estimé à 600 millions de dollars. Ce montant ne correspond toutefois pas à une somme déjà levée. Il désigne une série de projets et de marchés publics que l’État souhaite rendre finançables.
Un marché public à transformer en projets bancables
Le dispositif figure dans un portefeuille consacré à la cuisson propre institutionnelle, présenté par Invest Kenya, l’agence kényane chargée de promouvoir les investissements. Le document décrit les besoins des institutions publiques et les modèles économiques envisageables.
Les établissements concernés cuisinent chaque jour pour des millions de personnes. Pourtant, beaucoup utilisent encore le bois, le charbon de bois ou des équipements peu performants. Dans les écoles, la consommation annuelle de bois atteindrait environ un million de tonnes, pour une dépense proche de 6 milliards de shillings kényans, selon la Clean Cooking Alliance.
L’enjeu consiste donc à regrouper cette demande. Au lieu de financer séparément chaque cuisine, les autorités veulent présenter aux investisseurs un pipeline de marchés, c’est-à-dire une succession de projets suffisamment prévisibles pour justifier des équipements, des contrats de fourniture et des financements à long terme.
Plusieurs outils sont envisagés. Le financement en monnaie locale peut limiter l’exposition aux fluctuations du dollar. Les garanties publiques peuvent réduire le risque perçu par les prêteurs. Le financement fondé sur les résultats, lui, verse une partie des fonds lorsque des objectifs vérifiables sont atteints, comme l’installation effective d’équipements ou la réduction de la consommation de bois.
Cette architecture reste à concrétiser. Une opportunité annoncée n’est pas encore un appel d’offres, et un portefeuille d’investissement ne garantit pas la mobilisation des capitaux. Le passage aux contrats signés dépendra des règles de passation des marchés, de la capacité de paiement des institutions et de la stabilité des prix des combustibles.
Le Kenya progresse, mais les écarts restent forts
Le pays part néanmoins d’une base politique déjà construite. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la part de la population kényane disposant d’une solution de cuisson propre est passée de 10 % en 2013 à 31 % en 2023.
Cette progression masque toutefois une fracture territoriale. Environ 69 % des habitants utilisent encore des combustibles polluants, principalement dans les zones rurales. Le bois reste le combustible dominant pour près de la moitié de la population. Le charbon de bois, le kérosène et le gaz de pétrole liquéfié occupent ensuite une place variable selon les revenus et l’accès aux réseaux de distribution.
La question n’est donc pas seulement technologique. Une cuisinière électrique ou un équipement au gaz peut être disponible sans être réellement abordable. Le coût initial, le prix du combustible, la régularité de l’approvisionnement et la distance jusqu’au point de vente déterminent souvent le choix des ménages.
Dans les institutions, les économies peuvent cependant être plus faciles à démontrer. Une école ou un hôpital prépare de nombreux repas au même endroit. Un équipement plus efficace peut réduire la consommation de combustible, le temps de préparation et l’exposition des employés à la fumée. À condition que la maintenance et la formation soient intégrées aux contrats.
Le programme national de repas scolaires renforce cette pression. Le gouvernement souhaite faire passer le nombre d’élèves bénéficiaires d’environ un million à dix millions d’ici 2030. Cette extension augmentera mécaniquement la demande de combustible et d’équipements dans les établissements scolaires.
Une annonce liée à la diplomatie énergétique de Nairobi
Le dossier a été remis sur la scène internationale lors d’un événement de haut niveau organisé le 22 septembre 2026 à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Le Kenya et la Norvège ont réuni des représentants des gouvernements, de l’Union africaine, de la Banque africaine de développement et du secteur privé.
Le président William Ruto y a présenté l’opportunité institutionnelle de 600 millions de dollars. Il a aussi annoncé que Nairobi accueillera les 27 et 28 janvier 2027 le deuxième Sommet africain sur la cuisson propre. L’événement sera organisé avec la Norvège, les États-Unis, l’Agence internationale de l’énergie et d’autres partenaires.
Le chef de l’État a demandé aux participants de venir à Nairobi avec une mesure concrète : une politique adoptée, une procédure d’achat lancée ou un financement effectivement déployé. Cette formulation traduit une volonté de passer des déclarations générales à des mécanismes de livraison vérifiables.
Le choix de Nairobi renforce la position du Kenya comme plateforme régionale de dialogue sur l’énergie. Le pays appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui réunit plusieurs économies confrontées à des problèmes similaires de coût des combustibles, de cuisson au bois et d’accès inégal à l’électricité.
La vraie bataille sera celle de l’exécution
Pour les investisseurs, le principal intérêt du marché institutionnel réside dans la visibilité de la demande. Pour l’État, l’objectif est double : réduire les dépenses liées aux combustibles et améliorer les conditions de travail dans les cuisines publiques. Pour les populations, l’impact dépendra surtout de la qualité des services et de l’utilisation des économies réalisées.
Les bénéfices sanitaires sont potentiellement importants. La fumée issue de la combustion du bois et du charbon de bois accroît l’exposition à la pollution de l’air intérieur. Les femmes et les enfants sont souvent les premiers concernés, en raison du temps passé autour des foyers et de la répartition des tâches domestiques.
Mais une transition institutionnelle ne remplacera pas une politique destinée aux ménages. Les familles rurales et les petits commerces continueront de comparer les prix réels du gaz, de l’électricité, de l’éthanol, du biogaz ou des foyers améliorés. Si les solutions propres restent trop coûteuses ou irrégulières, le bois et le charbon de bois conserveront leur place.
Le calendrier régional ajoute une pression supplémentaire. À l’échelle du continent, près d’un milliard de personnes n’ont toujours pas accès à une cuisson propre, selon l’Agence internationale de l’énergie. Lors du sommet organisé à Paris en 2024, les gouvernements et les entreprises avaient annoncé 2,2 milliards de dollars d’engagements. L’IEA indique désormais que 900 millions de dollars supplémentaires ont été sécurisés pour soutenir les solutions de cuisson propre en Afrique.
Le Kenya veut donc démontrer qu’une demande publique bien organisée peut devenir un levier d’investissement. La prochaine étape sera décisive : publier les projets, préciser les garanties, lancer les procédures et mesurer les résultats. À Nairobi, en janvier 2027, les annonces devront se confronter à ces preuves concrètes.