Pour Abuja, l’enjeu n’est plus seulement d’extraire davantage de minerais. Il consiste désormais à transformer une richesse géologique en activité industrielle, en emplois qualifiés et en recettes durables. Le rapprochement engagé avec Washington ouvre une possibilité. Il impose surtout au Nigeria de définir les conditions concrètes d’un partenariat équilibré.

Un secteur minier encore secondaire dans l’économie nigériane

Le Nigeria reste une puissance pétrolière. Pourtant, son sous-sol contient aussi du lithium, du fer, de la bauxite, de l’or, du calcaire et d’autres minerais recherchés par les industries de l’énergie et des technologies.

Le gouvernement de Bola Ahmed Tinubu veut réduire cette dépendance aux hydrocarbures. La stratégie repose sur le développement des « solid minerals », terme utilisé au Nigeria pour désigner les ressources minières autres que le pétrole et le gaz. Le secteur demeure toutefois peu structuré et sa contribution à l’économie nationale reste limitée.

Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Les données géologiques sont incomplètes dans certaines régions. Les infrastructures de transport et d’électricité restent insuffisantes. L’exploitation artisanale occupe aussi une place importante, notamment dans l’or et le lithium, avec des difficultés persistantes de traçabilité, de sécurité et de formalisation.

Le gouvernement tente donc de passer d’une logique d’extraction dispersée à une organisation intégrée. Cette évolution suppose de mieux connaître les gisements, de sécuriser les titres miniers et d’attirer des capitaux capables de financer la transformation sur place.

Abuja et Washington préparent un accord sur les minerais critiques

Le 13 septembre 2026, le gouvernement nigérian a annoncé son intention de signer avec les États-Unis un mémorandum d’entente consacré à la coopération minière. La signature est envisagée en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York.

Les discussions portent sur l’ensemble de la chaîne de valeur : exploration géologique, extraction, traitement, transformation, raffinage et sécurisation des approvisionnements. Le projet d’accord fait suite à une rencontre entre Dele Alake, ministre nigérian du Développement des minerais solides, et Keith Heffern, chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Abuja. Les éléments annoncés sur le projet d’accord Nigeria–États-Unis montrent que les deux pays cherchent à élargir leur coopération au-delà de la simple extraction.

Le ministre nigérian s’est également rendu à Washington avec une délégation de la Nigeria Solid Minerals Company. Les échanges ont notamment porté sur les chaînes d’approvisionnement jugées stratégiques par les États-Unis. Pour Washington, l’objectif est de diversifier ses fournisseurs de minerais nécessaires aux batteries, aux équipements électriques, à la défense et aux technologies avancées.

Pour Abuja, l’intérêt est différent, mais complémentaire. Le Nigeria cherche des investissements, des équipements, des compétences techniques et des débouchés commerciaux. Le pays veut aussi éviter que ses minerais quittent le territoire sous forme brute, sans transformation ni création de valeur locale.

La première étape sera africaine avant d’être américaine

La démarche nigériane s’inscrit dans un cadre continental. Le 22 septembre 2026, Dele Alake a présidé à New York une réunion de l’Africa Minerals Strategy Group, une plateforme réunissant des ministres africains chargés des mines et des partenaires du secteur.

Les échanges ont porté sur la transformation locale, la souveraineté des données géologiques, le financement et la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Le président Bola Ahmed Tinubu a appelé les pays africains à renforcer leur coordination afin de ne plus limiter leur rôle à celui de fournisseurs de minerais non transformés. Les discussions de l’Africa Minerals Strategy Group sur la valeur ajoutée traduisent une préoccupation partagée par plusieurs États du continent.

Cette position rejoint les ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, qui vise à développer les échanges entre pays africains. Elle rejoint aussi les principes de la Vision minière africaine : utiliser les ressources naturelles pour soutenir l’industrialisation, la transformation économique et le développement des compétences.

Dans ce cadre, le Nigeria veut se présenter comme un marché industriel et financier capable de jouer un rôle régional. Sa population, ses infrastructures portuaires et sa base manufacturière offrent des atouts. Cependant, l’électricité, la logistique et la sécurité des sites miniers restent des conditions déterminantes.

Un investissement africain donne déjà une première indication

Le rapprochement avec Washington intervient après un accord conclu en mars 2026 entre le Nigeria et l’Africa Finance Corporation, institution financière panafricaine spécialisée dans les infrastructures et les projets industriels.

Le partenariat prévoit notamment une raffinerie d’alumine d’une valeur annoncée de 1,3 milliard de dollars. L’installation devrait produire jusqu’à un million de tonnes d’alumine par an. L’accord comprend aussi une campagne de cartographie géoscientifique et la création d’un véhicule d’investissement destiné à accélérer l’exploration minière.

Selon les projections communiquées par les partenaires, le projet pourrait contribuer à hauteur de 1,2 milliard de dollars par an au produit intérieur brut et générer plus de 25 milliards de dollars de valeur économique sur sa durée de vie. Ces montants restent des prévisions. Leur réalisation dépendra du financement final, de la disponibilité de la bauxite, de l’énergie et de la mise en service effective de la raffinerie.

L’accord entre le gouvernement nigérian et l’Africa Finance Corporation fournit néanmoins un élément concret. Il montre que la diversification minière ne repose pas uniquement sur des déclarations diplomatiques. Elle commence aussi par des projets industriels identifiables, portés par des institutions africaines.

La feuille de route pèsera plus que la signature

Le futur mémorandum avec les États-Unis ne constituera pas, à lui seul, une garantie d’investissement. Sa portée dépendra des engagements qui l’accompagneront : calendrier, projets prioritaires, mécanismes de financement, règles de contenu local et garanties environnementales.

Le Nigeria devra également clarifier la répartition des bénéfices. Les grands projets peuvent accroître les recettes publiques et créer des emplois dans les régions minières. Ils peuvent aussi aggraver les tensions locales si les communautés ne bénéficient pas des infrastructures, des compensations et des emplois annoncés.

La formalisation de l’activité artisanale sera un autre test. Elle peut améliorer la sécurité des travailleurs, la traçabilité des minerais et les recettes fiscales. Mais elle doit tenir compte des revenus de milliers de personnes qui dépendent aujourd’hui de cette économie, notamment dans les zones rurales.

Enfin, Abuja devra préserver sa marge de négociation. Les États-Unis ne sont pas les seuls acteurs intéressés par les minerais nigérians. Des entreprises et des investisseurs africains, chinois, européens et moyen-orientaux suivent également le potentiel du pays. Cette concurrence peut renforcer la position du Nigeria, à condition qu’elle s’appuie sur des règles transparentes et une stratégie industrielle cohérente.

Un test pour la stratégie minière de l’Afrique de l’Ouest

Le dossier dépasse donc la relation bilatérale entre Abuja et Washington. Il concerne aussi la capacité de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, à favoriser des chaînes de valeur régionales. Le Nigeria pourrait fournir des minerais, des services, des infrastructures portuaires ou des capacités de transformation à ses voisins.

La prochaine étape sera à observer dans les documents qui suivront l’éventuelle signature. Ils permettront de distinguer une coopération générale d’un véritable programme industriel. Pour le Nigeria comme pour ses partenaires africains, le résultat se mesurera moins au nombre de réunions qu’aux tonnes transformées localement, aux emplois créés et à la part de valeur conservée sur le continent.