À Lamu, sur la côte kényane, un projet industriel pourrait redessiner la carte énergétique de l’Afrique de l’Est. Mais avant de produire le premier litre de carburant, la future raffinerie devra franchir plusieurs étapes techniques, financières, environnementales et régionales.
Un projet placé au cœur de la stratégie énergétique kényane
Le groupe nigérian Dangote a confié à Engineers India Limited (EIL) une mission de conseil et de gestion pour sa future raffinerie et son complexe pétrochimique de Lamu. L’entreprise indienne interviendra comme consultant en gestion de projet et en ingénierie, approvisionnement et gestion de construction, selon les termes communiqués le 22 septembre 2026.
Le contrat dépasse 450 millions de dollars. Il concerne une installation conçue pour traiter jusqu’à 700 000 barils de pétrole brut par jour. Le complexe doit aussi comprendre des unités pétrochimiques, destinées notamment à produire des dérivés utilisés dans les plastiques et d’autres activités industrielles.
The EastAfrican a rapporté que la signature intervient à quelques jours d’une cérémonie de lancement prévue à Lamu. La Kenya News Agency évoque, de son côté, une cérémonie de pose de première pierre annoncée pour le 30 septembre 2026.
Le coût global du projet est estimé entre 15 et 16 milliards de dollars selon les communications disponibles. Cette différence s’explique par le périmètre retenu : certains montants couvrent la seule raffinerie, tandis que d’autres incluent les infrastructures pétrochimiques et les équipements associés.
Lamu, un nœud logistique plus qu’un simple site industriel
Le choix de Lamu ne tient pas seulement à sa façade maritime. La ville se trouve au cœur du corridor LAPSSET, un vaste projet d’infrastructures reliant le port de Lamu au nord du Kenya, à l’Éthiopie et au Soudan du Sud. Le corridor doit combiner port, routes, oléoducs, zones industrielles et liaisons logistiques.
Pour une raffinerie de cette taille, l’accès à un port en eaux profondes constitue un avantage majeur. Le brut pourrait être importé par voie maritime, puis transformé sur place. Les produits finis pourraient ensuite alimenter le marché kényan, les pays enclavés voisins ou les marchés internationaux.
Le projet s’inscrit donc dans une logique régionale. Le Kenya appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui regroupe plusieurs économies partageant des corridors commerciaux et des besoins croissants en carburants. L’Éthiopie, le Soudan du Sud et l’Ouganda dépendent fortement des importations acheminées par route ou par oléoduc.
Dangote prévoit également, selon les informations disponibles, de relier la raffinerie à d’autres infrastructures régionales. L’hypothèse d’un réseau de pipelines pouvant atteindre 4 000 kilomètres est avancée. Toutefois, ces liaisons devront encore faire l’objet d’études, d’accords intergouvernementaux, de financements et d’autorisations réglementaires.
Une collaboration déjà éprouvée au Nigeria
Engineers India n’est pas un nouveau partenaire pour le groupe Dangote. La société publique indienne avait participé au développement du complexe de raffinage et de pétrochimie construit à Lekki, près de Lagos, au Nigeria.
Le contrat initial, signé au début des années 2010, portait sur des prestations d’ingénierie et de gestion de projet. Le complexe nigérian dispose aujourd’hui d’une capacité nominale de 650 000 barils par jour. Il produit notamment de l’essence, du diesel, du carburéacteur et du polypropylène.
La raffinerie de Lekki reste toutefois engagée dans une phase de montée en puissance. Dangote prévoit d’augmenter sa capacité à 1,4 million de barils par jour d’ici 2029 et de renforcer parallèlement ses unités pétrochimiques. Cette expérience explique en partie la confiance accordée à EIL pour le projet kényan.
Le mandat attribué en 2026 ne signifie cependant pas qu’Engineers India construira seule l’ensemble de la raffinerie. Sa mission porte principalement sur la coordination, les études, la supervision technique et l’organisation des différents lots de travaux. Les contrats de construction, de fourniture d’équipements et de financement devront encore être structurés.
Une promesse de sécurité énergétique, avec des conditions
Le Kenya importe aujourd’hui l’essentiel des produits pétroliers qu’il consomme. La fermeture de l’ancienne raffinerie de Mombasa en 2013 a transformé le site en terminal de stockage et de manutention. Depuis, l’approvisionnement du pays repose largement sur les importations de carburants raffinés.
Une raffinerie à Lamu pourrait réduire cette dépendance et modifier les flux dans l’océan Indien. Elle pourrait aussi créer une nouvelle capacité d’exportation vers l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, l’Éthiopie ou le Soudan du Sud. Toutefois, une capacité installée de 700 000 barils par jour ne garantit pas automatiquement des prix plus bas pour les ménages et les entreprises.
Le coût du brut, le financement, les frais de transport, la fiscalité et la structure du marché régional pèseront sur le prix final. De même, la raffinerie devra fonctionner à un niveau élevé pour amortir son investissement. Le Kenya devra donc arbitrer entre la sécurité de son approvisionnement, la compétitivité des produits et les recettes attendues.
Les effets locaux seront également déterminants. Le projet peut stimuler l’emploi, la formation technique, les services portuaires et les activités industrielles dans le comté de Lamu. En revanche, il devra répondre aux préoccupations liées à l’occupation des terres, à la protection du littoral, à la pêche et à la préservation des écosystèmes côtiers.
Un test pour l’intégration économique en Afrique de l’Est
Le projet de Lamu dépasse ainsi le seul groupe Dangote. Il met à l’épreuve la capacité du Kenya et de ses voisins à coordonner leurs infrastructures, leurs normes et leurs politiques énergétiques.
Pour Nairobi, la raffinerie pourrait renforcer le rôle du port de Lamu face à Mombasa et soutenir l’ambition de faire du nord du pays une plateforme logistique. Pour les pays enclavés, elle offrirait une source d’approvisionnement plus proche, à condition que les pipelines et les corridors routiers soient effectivement réalisés.
Le calendrier constituera le premier indicateur à surveiller. La cérémonie annoncée pour le 30 septembre 2026 ne marquera que le début du chantier institutionnel et industriel. Les prochaines étapes concerneront le bouclage financier, les études d’impact, les autorisations, les contrats de construction et la sécurisation des débouchés.
Si ces conditions sont réunies, Lamu pourrait devenir un pôle majeur du raffinage et de la pétrochimie en Afrique de l’Est. Dans le cas contraire, le projet restera une ambition industrielle de grande ampleur, comme d’autres infrastructures énergétiques annoncées avant lui dans la région.