À Fatick et Kaffrine, la bataille des réseaux locaux a pris le dessus sur les fidélités d’hier
Au Sénégal, la vie politique ne se joue pas seulement dans les partis. Elle se mesure aussi dans les mairies, les conseils départementaux et les implantations de quartier. C’est là que se construisent les majorités réelles, surtout quand un pouvoir cherche à consolider sa base au-delà de l’élection présidentielle. La séquence ouverte autour de Kiiraay, la nouvelle formation de Bassirou Diomaye Faye, montre justement cette logique de recomposition par le terrain.
Le 25 juillet 2026, le président sénégalais a lancé à Dakar Kiiraay – Les Patriotes Républicains, présenté comme l’outil d’organisation de sa majorité. Quelques semaines plus tard, plusieurs élus locaux ont commencé à basculer dans cette nouvelle structure. Dans le centre du pays, la pression est d’autant plus forte que Fatick reste un espace symbolique : la région est associée à Macky Sall, ancien président de la République, et demeure un marqueur important pour l’Alliance pour la République, son parti.
Ce que disent les faits : sept maires de Fatick, puis un cadre de Kaffrine
Le dernier signal venu du terrain concerne sept maires du département de Fatick, annoncés comme ralliés à Kiiraay lors d’un mouvement collectif intervenu le week-end dernier. L’information a été reprise par plusieurs médias sénégalais, dont Senego, qui précise qu’il s’agit d’élus venus du cœur politique de l’ancien chef de l’État. Cette donnée est cohérente avec le communiqué offensif publié fin juillet par l’APR, qui dénonçait déjà un « débauchage » d’élus locaux au profit de la nouvelle mouvance présidentielle.
Avant ce groupe d’édiles, Abdoulaye Seydou Sow a lui aussi quitté l’APR. Maire de Kaffrine, ancien ministre de l’Urbanisme et vice-président de la Fédération sénégalaise de football, il a annoncé mi-septembre la création de son propre mouvement, le Pacte républicain. Plusieurs médias sénégalais ont confirmé cette sortie, en soulignant qu’elle intervient dans un moment de fragilisation visible de l’ancien parti au pouvoir.
Du côté de l’APR, la lecture reste défensive. Oumar Youm, cadre du parti et ancien ministre, a relativisé ces départs en rappelant qu’adhérer à un parti reste libre, donc qu’en partir l’est aussi. Mais il a aussi admis, selon plusieurs reprises médiatiques, que plus de la moitié des quelque 400 maires liés à l’APR auraient, ces derniers mois, rejoint la mouvance présidentielle Kiiraay. Ce chiffre doit être pris comme une estimation politique, et non comme un relevé administratif vérifié.
Une recomposition qui dépasse la querelle d’appareils
Cette série de départs dit d’abord quelque chose du moment politique sénégalais. Depuis l’alternance de 2024, le pouvoir cherche à transformer un élan électoral en architecture durable. Le lancement de Kiiraay répond à ce besoin : structurer la majorité, discipliner les soutiens, et éviter qu’elle ne reste un simple agrégat de sensibilités. Le président Bassirou Diomaye Faye, désormais aussi président en exercice de la CEDEAO, a intérêt à afficher une assise intérieure solide au moment où il porte des dossiers régionaux lourds, de la sécurité ouest-africaine à la cohésion institutionnelle.
Pour l’APR, l’enjeu est inverse : empêcher l’effritement. Un parti qui perd ses maires perd plus qu’un label. Il perd des relais, des réseaux de mobilisation, des ressources de terrain et une capacité à peser dans les prochaines compétitions locales. Dans un pays où la décentralisation donne aux collectivités une place centrale dans la distribution des services et des médiations politiques, le départ d’un maire vaut souvent plus qu’un simple changement de bannière. À Fatick comme à Kaffrine, le basculement d’élus locaux a donc une portée concrète pour les équilibres communaux, bien au-delà des salons de Dakar.
Il faut aussi lire cette séquence à travers la géographie politique du Sénégal. Le centre du pays a longtemps été travaillé par des loyautés croisées entre notables locaux, administration territoriale et grands partis nationaux. Quand une nouvelle majorité s’y installe, elle ne fait pas qu’ajouter des adhésions. Elle redessine les circuits de pouvoir, de l’accès aux projets publics jusqu’aux alliances pour les scrutins à venir. C’est particulièrement visible dans les départements où les élus municipaux restent les premiers intermédiaires entre l’État et les populations.
Une question nationale, avec une portée régionale
Le Sénégal n’est pas un cas isolé. En Afrique de l’Ouest, plusieurs alternances récentes ont montré que la consolidation du pouvoir passe souvent par la maîtrise des collectivités locales et la reconfiguration des partis dominants. Mais à Dakar, l’équation est plus délicate encore : le pays accueille des attentes fortes en matière de stabilité institutionnelle, tout en assumant des responsabilités régionales dans la CEDEAO. La solidité de la majorité compte donc à la fois pour la politique intérieure et pour la crédibilité extérieure.
La suite dépendra de deux calendriers. D’un côté, la capacité de Kiiraay à convertir des ralliements en implantation durable, sans se contenter d’adhésions opportunistes. De l’autre, la faculté de l’APR à reconstruire un récit d’opposition crédible, après la perte d’élus qui structuraient son influence locale. Dans les semaines qui viennent, les grands rendez-vous politiques du centre du pays, les prises de parole des maires et les éventuelles nouvelles adhésions diront si cette vague n’est qu’un épisode de transition ou le début d’un réalignement plus profond de la scène politique sénégalaise.