Une protection sociale qui doit prouver son utilité hors des salles de formation
À Brazzaville comme à Pointe-Noire, la question n’est plus seulement de former des jeunes. Elle est de savoir ce qui reste, après les attestations, les ateliers et les séances de coaching : un revenu, une activité stable, ou un simple passage administratif de plus. C’est tout l’enjeu du Projet de protection sociale et d’inclusion productive des jeunes, le PSIPJ, qui arrive à une étape décisive alors que la Banque mondiale en suit l’exécution sur le terrain. Le programme est financé à hauteur de 133 millions de dollars et vise à faire passer la protection sociale congolaise d’une logique d’assistance à une logique d’autonomie économique.
Dans un pays où Brazzaville décide et où Pointe-Noire pèse lourd dans l’activité économique, le sujet dépasse le seul ministère des Affaires sociales. Il touche aussi le ministère du Plan, la coordination avec l’enseignement technique, le registre social unique et, plus largement, la capacité de l’État congolais à mieux cibler ses dépenses publiques. En Afrique centrale, cette question est stratégique. La CEMAC, l’espace régional du Congo, pousse les États à renforcer leurs filets sociaux sans fragiliser davantage des finances publiques déjà sous tension.
Du programme Lisungi au PSIPJ : la continuité d’un chantier social
Le PSIPJ prolonge l’héritage de Lisungi, lancé en 2014 avec l’appui de la Banque mondiale. Lisungi a combiné transferts monétaires conditionnels, subventions aux petites activités et accompagnement des ménages pauvres. Selon la Banque mondiale, entre 2015 et 2023, environ 76 000 personnes ont bénéficié des transferts et plus de 95 000 autres de subventions pour créer une petite activité. Le projet a officiellement pris fin le 29 février 2024, mais ses outils, eux, ont continué de structurer l’action sociale congolaise.
Le saut budgétaire et institutionnel est réel. En juin 2020, la Banque mondiale avait approuvé 50 millions de dollars pour la riposte d’urgence à la Covid-19. Puis un financement additionnel de 83 millions de dollars est venu compléter l’enveloppe, portant le total à 133 millions. Le ministère congolais du Plan présente désormais le PSIPJ comme un projet de protection sociale et d’inclusion productive financé par la Banque mondiale, avec une clôture programmée au 30 juin 2027. Le site gouvernemental indique aussi deux accords de financement, signés en 2020 puis en 2022.
Cette architecture explique la mission d’appui menée entre le 21 septembre et le 2 octobre à Brazzaville et à Pointe-Noire. Les équipes de la Banque mondiale doivent y rencontrer les autorités chargées du Plan, de la solidarité et des affaires sociales, mais aussi observer les sites où doivent s’articuler les prochaines étapes, y compris des lieux pressentis pour de futures crèches communautaires. Le projet ne se limite donc pas aux jeunes adultes. Il cherche aussi à relier protection de la petite enfance et insertion productive, dans une même chaîne de prise en charge sociale.
Des chiffres, mais surtout une mécanique à faire tenir
Le PSIPJ cible plusieurs publics. D’après les documents officiels du programme, il doit accompagner plus de 45 000 jeunes vers l’emploi et l’auto-entrepreneuriat, tout en soutenant des ménages vulnérables par des transferts monétaires. Le plan 2026 validé fin décembre prévoit 40 000 jeunes en auto-entrepreneuriat et 5 000 autres en formation à des métiers porteurs. Il fixe aussi un budget annuel d’environ 44,12 milliards de francs CFA pour 58 activités.
Le bilan intermédiaire montre que le dispositif a déjà commencé à produire des cohortes visibles. À Brazzaville, le 29 juillet, la ministre des Affaires sociales, de la Solidarité et de l’Action humanitaire, Marie-France Lydie Hélène Pongault, a remis des attestations à 2 256 jeunes originaires de Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie et Ouesso. Ils ont été formés pendant six à neuf mois dans vingt-deux métiers, de l’agriculture au bâtiment, en passant par les services et l’industrie. Quelques semaines plus tôt, la mission de terrain de l’ACI signalait déjà 2 162 jeunes en formation entre Brazzaville et Pointe-Noire. Les chiffres ne décrivent pas exactement la même photographie, mais ils confirment l’ampleur du déploiement et l’accélération du projet.
Le vrai test se joue ailleurs : dans la transition entre apprentissage et revenus. Dans une économie où l’informel reste dominant, le passage du statut de stagiaire à celui de micro-entrepreneur dépend de la qualité du coaching, de l’accès au petit équipement, du suivi administratif et de la capacité à trouver des débouchés locaux. C’est là que la mission de la Banque mondiale prend tout son sens. Elle doit vérifier la fluidité des paiements, la transparence du ciblage, la place des femmes, la montée en puissance du registre social unique et la solidité des prestataires de formation.
Le registre social unique, pièce maîtresse de la crédibilité
Le registre social unique est devenu l’un des cœurs techniques du PSIPJ. Il sert à identifier les ménages pauvres et à éviter les doublons entre programmes. La Banque mondiale a récemment indiqué que cette base contenait des informations sur 852 149 ménages, un volume important pour un pays de 6,1 millions d’habitants. Le ministère congolais du Plan insiste, lui, sur l’achèvement du déploiement de l’applicatif du registre, considéré comme essentiel au ciblage et au suivi.
Pour les autorités, l’enjeu est double. Il faut d’abord rendre le système plus lisible pour les administrations locales et les opérateurs sociaux. Il faut ensuite convaincre que les paiements, les listes de bénéficiaires et les formations suivent des règles vérifiables. Dans un contexte où les retards de paiement ont été signalés en 2025, la mission d’appui de la Banque mondiale doit aussi jauger la capacité du projet à corriger les lenteurs sans casser la dynamique enclenchée.
La portée dépasse enfin le cas congolais. À l’échelle de l’Afrique centrale, le PSIPJ illustre une tendance de fond : les États cherchent à construire des filets sociaux plus précis, plus numériques et plus productifs. Ce mouvement intéresse la CEMAC, mais aussi l’Union africaine, qui pousse depuis plusieurs années les gouvernements à mieux relier protection sociale, emploi des jeunes et résilience des ménages. Au Congo, la prochaine étape dira si le pays peut transformer un programme bien financé en outil durable de mobilité sociale. C’est là que se jouera, bien plus qu’un bilan de mission, la crédibilité du modèle.