Cotonou prend date, mais le vrai enjeu se joue au niveau des règles
À Cotonou, les grands rendez-vous sur le numérique attirent souvent les regards. Pourtant, la vraie question pour les Béninois et pour toute l’Afrique de l’Ouest n’est pas seulement de savoir qui viendra au forum, mais ce que la finance numérique change réellement pour les entreprises, les ménages et les États. Dans l’espace UEMOA, la fintech n’est plus un sujet de vitrine. Elle touche désormais les paiements, le crédit, la supervision et la protection des clients.
Le Bénin s’inscrit dans ce mouvement avec ses propres choix publics. Le ministère béninois du Numérique dit vouloir faire du pays une plateforme de services numériques pour l’Afrique de l’Ouest, tandis que la stratégie nationale d’inclusion financière cherche à élargir l’accès aux services financiers. À l’échelle régionale, la BCEAO a lancé la plateforme interopérable de paiement instantané, désormais au cœur des échanges entre banques, opérateurs et fintechs.
Une édition 2026 pensée comme un chantier industriel
Le Next Fintech Forum reviendra à Cotonou les 26 et 27 novembre 2026, au Sofitel Cotonou Marina Hotel & Spa. Le site officiel de l’événement annonce une huitième édition placée sous le thème : « De l’adoption à la valeur : industrialiser la Fintech pour accélérer la croissance ». L’organisation met aussi en avant plus de 500 décideurs attendus, plus de 30 nationalités et une « Déclaration de Cotonou » présentée comme l’issue politique du rendez-vous.
Le passage de Dakar à Cotonou n’a rien d’anecdotique. L’édition 2025 avait déjà servi de test grandeur nature pour l’écosystème francophone, avec 500 participants, plus de 30 nationalités et plus de 20 sponsors majeurs, selon les éléments publiés par l’organisateur. Pour 2026, l’ambition affichée change d’échelle : il ne s’agit plus seulement de faire connaître la fintech, mais d’en faire une activité structurée, avec des règles, des modèles économiques viables et des retombées mesurables.
Le vocabulaire compte ici. Industrialiser la fintech, dans le contexte UEMOA, signifie sortir du stade des expérimentations isolées. Cela veut dire mieux relier les jeunes pousses, les banques, les régulateurs et les investisseurs. Cela veut aussi dire créer des services capables de passer à l’échelle dans les huit pays de l’Union, sans perdre de vue la conformité, la lutte contre la fraude et la confiance des usagers.
Le poids des institutions régionales reste décisif
La présence annoncée de ministères sectoriels, de la BCEAO, de la Commission de l’UEMOA, de la BOAD et de l’AMF-UMOA montre que la fintech ouest-africaine ne se construit pas en marge des institutions. Elle se construit avec elles. La BCEAO suit ce dossier de près depuis plusieurs années, via son cadre sur les services de paiement, son comité FinTech et ses travaux sur l’interopérabilité.
En avril 2025, le Conseil des ministres de l’Union a adopté un nouveau document-cadre de politique et de stratégie régionale d’inclusion financière pour 2025-2030. La Banque centrale y insiste sur la nécessité d’adapter la supervision aux innovations technologiques, de renforcer la protection des consommateurs et d’améliorer l’offre de services financiers responsables. Dans ce contexte, le forum de Cotonou peut devenir un lieu utile : non pas pour commenter la régulation de loin, mais pour la traduire en engagements concrets.
Le Bénin a un intérêt direct dans cette séquence. D’un côté, Porto-Novo est la capitale politique du pays, comme le rappelle le cadre juridique national. De l’autre, Cotonou concentre une grande partie des activités économiques, des infrastructures et des rencontres de haut niveau. Faire de Cotonou un point de convergence de la fintech revient donc à relier le centre politique béninois à son poumon économique, dans un pays où la transformation numérique est déjà devenue un axe public assumé.
Ce que Cotonou peut changer pour les entreprises, les banques et les usagers
Pour les fintechs, l’enjeu est évident : passer d’un marché fragmenté à un espace régional plus lisible. Pour les banques, l’équation est plus délicate. Elles doivent intégrer la concurrence des nouveaux acteurs, mais aussi trouver dans ces derniers des partenaires capables de toucher des clients encore éloignés du système classique. Pour les régulateurs, l’objectif est de suivre l’innovation sans l’étouffer, tout en limitant les risques liés au crédit numérique, aux paiements et à la protection des données.
Pour les usagers, l’enjeu est concret. Une fintech utile, dans l’UEMOA, ne se mesure pas au nombre de conférences ni au volume des promesses. Elle se mesure au coût des transferts, à la rapidité des paiements, à l’accès au crédit, à la simplicité des parcours et à la confiance dans les plateformes. C’est là que la stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2030, adoptée par l’Union, trouve son sens : moins de discours sur la modernité, davantage d’accès réel aux services.
Le forum de Cotonou intervient aussi à un moment où les infrastructures de paiement changent vite. Avec le lancement de la plateforme de paiement instantané interopérable, la BCEAO pousse l’Union vers des échanges plus fluides entre établissements. Cela peut accélérer l’adoption des services numériques, mais cela impose aussi des normes communes, car l’interopérabilité n’a de valeur que si elle s’accompagne de sécurité et de règles claires.
Une portée qui dépasse le seul espace francophone
Le fait que les organisateurs mettent cette année le Nigeria et le Ghana à l’honneur raconte quelque chose d’important. Les dynamiques les plus puissantes de la fintech ouest-africaine ne s’arrêtent pas à la barrière linguistique. Elles circulent entre espaces anglophone et francophone, et Cotonou peut servir de pont entre ces deux mondes. C’est une donnée stratégique pour la CEDEAO, où les paiements, les investissements et les cadres réglementaires cherchent encore leur cohérence.
À l’échelle continentale, le forum dira aussi si l’Afrique de l’Ouest veut simplement consommer des solutions numériques importées, ou bâtir ses propres standards. Le chantier est déjà lancé : inclusion financière régionale, paiement instantané, meilleure supervision, protection des consommateurs et structuration d’un marché capable d’attirer les capitaux sans perdre sa souveraineté réglementaire. C’est là que Cotonou comptera en 2026, bien au-delà du seul calendrier d’un événement professionnel.