Une coopération qui cherche désormais sa taille critique

Entre Cotonou et Kigali, le défi n’est plus de signer des textes. Il est de faire exister une relation à plus de 4 500 kilomètres de distance dans la vie concrète des entreprises, des administrations et des voyageurs. La visite de travail du président béninois Romuald Wadagni à Kigali, reçue par Paul Kagame le 16 septembre 2026, s’inscrit dans cette logique d’approfondissement. Les deux capitales veulent désormais transformer un partenariat déjà dense en résultats mesurables.

Cette séquence dit quelque chose de plus large sur les diplomaties africaines d’aujourd’hui. Plusieurs États du continent cherchent des alliances de méthode plutôt que des alliances de proximité géographique. Le Bénin regarde vers le Rwanda pour des solutions de gouvernance numérique, de sécurité et d’organisation de l’administration. Kigali, de son côté, y voit une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest et un terrain d’expérimentation pour ses opérateurs publics et privés.

Des accords politiques à la machine administrative

Le socle actuel remonte à 2017. Cette année-là, les deux pays ont tenu leur première Grande Commission mixte de coopération à Rubavu, au Rwanda, et signé des accords dans les TIC, le cadastre, l’environnement et le développement durable. Le même mouvement a ouvert la voie à un accord de « septième liberté » accordé à RwandAir par le Bénin, un mécanisme aérien qui autorise une compagnie à opérer entre deux pays tiers sans retourner dans son État d’origine.

Dans les faits, cette ouverture a servi de laboratoire aérien. RwandAir a annoncé faire de Cotonou son deuxième hub, avec deux Boeing 737 basés sur place, et a organisé des liaisons vers plusieurs capitales d’Afrique de l’Ouest et centrale. L’ambition était claire : donner au Bénin une meilleure connectivité régionale et offrir au transporteur rwandais un point d’appui commercial à l’ouest du continent.

Le partenariat a ensuite glissé vers des sujets plus sensibles. En 2022, des responsables militaires et policiers béninois ont échangé à Kigali sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme. En 2023, les deux États ont formalisé un accord de coopération militaire. Ce choix répond à une réalité béninoise bien identifiée : depuis quelques années, le nord du pays est exposé à des attaques et à des incursions de groupes armés venus de la zone sahélienne.

La coopération s’est aussi déplacée vers la réforme de l’État. En novembre 2023, une délégation béninoise a étudié au Rwanda le recrutement en ligne des agents publics, la gestion de la performance et le système intégré de paie. Le Bénin a ensuite recruté Pascal Nyamulinda, ancien directeur de l’agence rwandaise d’identification, à la tête de son Agence nationale d’identification des personnes. Une mission de l’entreprise rwandaise Irembo a également accompagné la dématérialisation de services publics béninois.

Le test économique reste le plus exigeant

Le chantier le plus attendu reste celui des affaires. Lors de la visite de Paul Kagame à Cotonou en avril 2023, les deux gouvernements ont signé des accords sur l’agriculture, le numérique, le tourisme, la coopération commerciale et industrielle, ainsi que la promotion des investissements. Le même mouvement a produit une convention d’évitement de la double imposition, ratifiée ensuite à Kigali. Ces instruments réduisent les frictions juridiques, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à créer des investissements durables.

Les statistiques montrent un décalage net entre l’architecture institutionnelle et les échanges réels. En 2024, les importations du Bénin en provenance du Rwanda ont atteint 116,02 mille dollars, selon les données UN Comtrade relayées par Trading Economics. Les flux inverses demeurent marginaux. Autrement dit, la relation bilatérale est active dans les cabinets ministériels, mais encore très étroite dans les comptoirs commerciaux.

C’est précisément là que le sujet devient intéressant pour les économies africaines. Le Bénin cherche à diversifier ses partenaires, au-delà de la seule logique sous-régionale ou francophone. Le Rwanda veut valoriser ses capacités administratives et technologiques dans d’autres espaces du continent. Si des entreprises suivent les États, alors la coopération bilatérale peut produire des effets sur l’emploi, la connectivité aérienne, les services numériques et les chaînes de valeur. Sinon, elle restera une diplomatie de protocoles.

Une relation vulnérable aux chocs régionaux

L’aviation rappelle aussi les limites de ces constructions. En février 2025, après la fermeture de l’espace aérien congolais aux avions immatriculés au Rwanda, RwandAir a réorganisé son réseau et suspendu plusieurs liaisons, dont Cotonou sur certaines rotations ouest-africaines. Le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo a donc fini par atteindre une connexion qui relie deux pays sans frontière commune. C’est un exemple concret de l’interdépendance africaine : les tensions d’un voisin peuvent fragiliser une ligne commerciale à plusieurs pays de distance.

Cette fragilité ne doit pas masquer le principal acquis : les deux capitales ont appris à travailler en continu, avec des échanges de délégations, des visites d’étude et des accords de long terme. Le Bénin gagne un partenaire qui propose des méthodes d’administration et de sécurisation de services publics. Le Rwanda obtient un débouché vers l’ouest du continent et une vitrine diplomatique utile dans la compétition africaine pour les projets, les financements et les couloirs aériens.

La portée continentale est claire. Cette relation montre qu’une coopération Sud-Sud peut dépasser le symbole à condition d’être suivie par le privé, les administrations techniques et les régulateurs. Les prochaines étapes à surveiller seront les annonces d’investissements, la reprise ou l’adaptation des dessertes aériennes, et surtout la traduction des accords signés en contrats, en services numériques et en échanges commerciaux plus fournis. C’est à cette échelle, et pas au nombre de communiqués, que se mesurera la solidité du lien entre Cotonou et Kigali.