Un répit qui dit surtout la fragilité du dispositif
À Mogadiscio, chaque mois gagné compte. Quand une opération de stabilisation dépend autant des avions-cargo, du carburant, des évacuations médicales et des vivres, la question n’est pas seulement militaire. Elle devient budgétaire, puis politique. C’est exactement ce que révèle la séquence ouverte autour de l’AUSSOM, la mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie.
La décision en discussion à Washington n’annule pas la baisse de régime annoncée depuis plusieurs mois. Elle accorde simplement douze mois supplémentaires pour organiser la sortie du soutien logistique des Nations unies à la mission africaine, à partir de janvier 2027. En clair, les soldats africains ne sont pas retirés du terrain, mais le filet technique qui permet à l’ensemble de fonctionner doit être redimensionné, puis fermé progressivement.
Somalie, AUSSOM et Nations unies : un enchaînement sous contrainte
L’AUSSOM a pris le relais de l’ATMIS au début de 2025, dans le cadre d’un transfert progressif des responsabilités vers les forces somaliennes. Le Conseil de sécurité a ensuite encadré la mission avec un plafond de 11 826 personnels en uniforme, dont 680 policiers, et a maintenu le recours au United Nations Support Office in Somalia, l’UNSOS, pour l’appui administratif et logistique. Ce soutien n’est pas symbolique : il couvre notamment le transport, les approvisionnements, les soins, les communications et une partie de l’architecture de soutien au sol.
Le socle financier reste lourd. Les documents budgétaires des Nations unies situent le budget de l’UNSOS à 499,8 millions de dollars pour 2024-2025, et le Conseil de sécurité comme les organes budgétaires de l’ONU ont déjà souligné la nécessité d’élargir la base des donateurs et de sécuriser des financements pluriannuels. Autrement dit, le problème n’est pas nouveau : la transition somalienne a été pensée dans un système où la logistique internationale reste indispensable, mais où les bailleurs veulent désormais réduire leur exposition.
Cette tension s’inscrit dans une histoire longue. Depuis l’AMISOM, lancée en 2007, puis l’ATMIS et maintenant l’AUSSOM, la sécurité en Somalie repose sur une architecture hybride : des troupes africaines, un pilotage politique de l’Union africaine, et un soutien financier largement extérieur. Le modèle a permis d’éviter un vide sécuritaire total. Il a aussi créé une dépendance structurelle, notamment vis-à-vis des décisions prises hors du continent.
Ce que la transition change pour Mogadiscio et pour les contributeurs africains
Pour le gouvernement somalien, l’enjeu est clair : reprendre la main sans laisser les territoires reconquis redevenir des zones d’insécurité. L’Union africaine rappelle d’ailleurs que le transfert doit rester “conditionné” au terrain, avec un accompagnement des forces somaliennes dans la lutte contre les Chabab et la protection des infrastructures stratégiques. Ce point est central, car un retrait mal calibré se traduirait moins par une victoire politique que par une fragilisation opérationnelle.
Pour les pays contributeurs de troupes, comme l’Ouganda, le Kenya, Djibouti, l’Éthiopie et l’Égypte, la question est différente : ils veulent savoir qui paiera la suite. Le sommet de Kampala, fin juillet, a justement mis le financement au cœur des échanges. L’AU y a défendu une solution plus autonome, en appelant à activer davantage le Fonds pour la paix, à appliquer la taxe de 0,2 % sur certaines importations et à augmenter les contributions nationales. Ce débat dépasse la seule Somalie. Il touche à la crédibilité financière de l’Union africaine tout entière.
La position de l’AU Commission, portée par Mahmoud Ali Youssouf, va dans le même sens. Le message envoyé aux États membres est sans ambiguïté : les financements occidentaux qui ont soutenu les missions africaines en Somalie pendant près de vingt ans ne peuvent plus être considérés comme acquis. L’organisation tente donc de convaincre ses membres d’assumer davantage la charge, en s’appuyant sur des mécanismes déjà décidés à Addis-Abeba depuis 2016, mais encore appliqués de façon inégale.
La question est d’autant plus sensible que le retrait du soutien logistique ne concerne pas seulement les États-Unis. Il révèle un mouvement plus large : les partenaires veulent une opération africaine plus autonome, mais sans toujours accepter d’en financer le coût complet. Dans le même temps, Washington laisse entendre qu’il ne veut plus porter durablement l’UNSOS, dont le budget pèse lourd dans un contexte de restrictions financières. Cette équation place l’UA devant un test concret, pas théorique : prouver qu’une mission continentale peut survivre avec des ressources plus prévisibles, moins dépendantes des arbitrages ponctuels des capitales occidentales.
Portée régionale : un test pour l’Afrique de l’Est et pour l’Union africaine
Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu dépasse la Somalie. Une stabilisation durable de Mogadiscio conditionne la sécurité de l’espace IGAD, l’organisation intergouvernementale de la Corne de l’Afrique, et de ses voisins exposés aux circulations d’armes, de combattants et de trafics. Si la transition échoue, la pression retombera sur les États frontaliers et sur les économies locales, déjà contraintes par l’insécurité des axes, la hausse des coûts logistiques et la fragilité des ports, routes et marchés.
Pour l’Union africaine, le dossier est plus large encore. La crise du financement de l’AUSSOM sert de cas d’école pour toutes les opérations africaines de paix. Le continent débat depuis des années d’une autonomie stratégique réelle, mais cette autonomie n’existe pas sans recettes stables ni discipline budgétaire. Le mécanisme de la taxe de 0,2 % sur les importations, le renforcement du Peace Fund et la recherche d’appuis prévisibles doivent justement réduire la dépendance aux décisions extérieures. La Somalie devient ainsi un laboratoire : soit l’Afrique parvient à financer elle-même une partie de sa sécurité collective, soit elle reste à la merci de prolongations temporaires et de retraits négociés à l’extérieur du continent.
Le calendrier donne déjà la mesure du défi. La phase de transition se joue à partir de janvier 2027, avec une fenêtre d’un an pour éviter un choc opérationnel. D’ici là, Mogadiscio, l’Union africaine, les pays contributeurs de troupes et les partenaires internationaux devront décider si l’AUSSOM reste une mission soutenable, ou si elle devient l’illustration d’un modèle arrivé à sa limite. Dans les deux cas, la prochaine étape ne se lira pas seulement dans les communiqués diplomatiques, mais dans la capacité réelle des forces somaliennes à tenir le terrain, centre après centre, district après district.