À Kinshasa, une marche politique n’est jamais seulement une marche. Elle devient souvent un test de rapport de force entre opposition, pouvoir, police et groupes de soutien qui se disputent l’espace public. Le 15 septembre 2026, la mobilisation de la coalition C64 contre tout projet de changement constitutionnel a rappelé cette réalité, avec des heurts, des accusations croisées et, surtout, une question centrale pour les Congolais : qui protège encore le droit de manifester dans la capitale ?
Une marche autorisée, mais un climat déjà tendu
Le contexte politique congolais donne à cet épisode une portée qui dépasse la seule journée du 15 septembre. La Constitution de la République démocratique du Congo protège la liberté de manifestation, tandis que l’article 220 verrouille notamment la limitation du nombre de mandats présidentiels. C’est ce cadre juridique qui alimente la bataille politique autour de toute idée de révision constitutionnelle.
La C64, coalition d’opposition qui réunit plusieurs forces politiques congolaises, avait annoncé dès la mi-août une marche pacifique à l’échelle du pays pour dénoncer un éventuel changement constitutionnel. À la veille de la mobilisation, la CNDH avait elle-même appelé les pouvoirs publics à « prévenir plutôt que réprimer », en rappelant que le droit de manifester doit rester pacifique et encadré dans le respect des libertés publiques.
À Kinshasa, la marche devait converger vers le centre institutionnel de la ville, près du Palais du peuple, où s’ouvre habituellement la session parlementaire de septembre. Cette coïncidence entre une mobilisation de rue et un moment institutionnel fort a accentué la tension. La Police nationale congolaise avait d’ailleurs annoncé un dispositif de sécurité important, tandis que plusieurs points de ralliement avaient été rendus publics dès la veille.
Ce qui s’est passé dans la capitale congolaise
Le jour de la marche, des incidents ont éclaté avant l’arrivée du cortège à son point d’arrivée. Radio Okapi a signalé un important dispositif sécuritaire et la progression des manifestants sur le boulevard Lumumba à Limete, avant que la situation ne se tende. De son côté, Actualité.cd a rapporté que des affrontements avaient opposé les manifestants à des militants pro-pouvoir, avant une dispersion par la police à coups de gaz lacrymogène.
La Commission nationale des droits de l’homme dit avoir dépêché des observateurs sur le terrain. Son communiqué évoque des atteintes aux droits humains et précise qu’une mission d’observation a relevé la présence de personnes munies notamment de bâtons et de machettes. La CNDH a annoncé poursuivre son travail pour produire un rapport sur les événements.
La police, pour sa part, a communiqué sur une journée sous haute surveillance et a indiqué qu’aucun décès n’avait été signalé dans son bilan à ce stade. Mais sur le terrain, l’opposition a décrit une journée marquée par des violences, des barrages improvisés et une dispersion brutale avant l’arrivée au Palais du peuple. À ce stade, les bilans humains restent donc à manier avec prudence et doivent être attribués à la source qui les avance.
Les « Forces du progrès », le pouvoir et la bataille du récit
C’est sur le terrain du récit politique que l’affaire s’est durcie. Le mouvement citoyen Lucha a dénoncé l’usage de jeunes armés de machettes et de bâtons, qu’il dit avoir identifiés comme appartenant aux « Forces du progrès », un groupe présenté par l’opposition comme proche de l’UDPS, le parti présidentiel. Cette appartenance est rapportée par les acteurs critiques du pouvoir ; elle ne doit pas être confondue avec une reconnaissance institutionnelle formelle du groupe.
Jacques Issongo, militant de Lucha, estime que ces groupes n’étaient pas là pour observer la manifestation mais pour attaquer, brutaliser et blesser des opposants et des membres de la société civile. Il accuse aussi la police d’avoir agi en complicité avec ces jeunes. Là encore, il s’agit d’allégations rapportées par un acteur de terrain et non d’un constat judiciaire établi. Dans un pays où les manifestations politiques sont souvent scrutées à la loupe, la frontière entre encadrement sécuritaire et intimidation de rue devient un enjeu majeur.
Cette séquence éclaire aussi la fragilité du climat politique à Kinshasa. D’un côté, le pouvoir affirme que l’ordre public doit être préservé, surtout dans un contexte de sessions parlementaires et de tensions nationales. De l’autre, l’opposition et la société civile soutiennent qu’un débat sur la Constitution ne peut pas être vidé de sa substance par la force. La CNDH, en demandant la prévention plutôt que la répression, se place au milieu de cette ligne de crête.
Ce que cet épisode dit de la RDC et de la région
Pour les Congolais, l’enjeu dépasse la seule marche. Il touche à la crédibilité des règles du jeu démocratique, à la capacité des institutions à encadrer la contestation sans la dénaturer, et à la confiance déjà fragile entre pouvoirs publics et citoyens. Dans la capitale, la circulation politique se joue désormais autant dans la rue que dans les institutions. En province, elle se répercute plus vite encore, car les relais locaux de l’État, les partis et les mouvements citoyens n’ont pas toujours les mêmes moyens de contrôle ni de protection.
Sur le plan régional, la RDC reste observée par la SADC, à laquelle elle appartient, mais aussi par l’Union africaine, parce que toute tension sur les mandats présidentiels et les libertés publiques résonne au-delà de Kinshasa. Dans l’Afrique centrale, où la question de l’alternance institutionnelle demeure sensible, chaque épisode de ce type nourrit un débat plus large sur la place du suffrage, des contre-pouvoirs et des rues comme espace d’expression politique.
La suite dépendra désormais de trois éléments : le rapport annoncé de la CNDH, la réaction des autorités de Kinshasa et la manière dont l’opposition maintiendra ou non sa pression politique. Car en République démocratique du Congo, une marche interrompue n’éteint pas forcément le conflit politique. Elle le déplace, le documente et le prolonge dans les jours qui suivent.