Une filière qui a changé d’échelle

À Rabat, les exportations agricoles ne se lisent plus seulement en tonnes. Elles disent aussi comment le Marocain a transformé une partie de son agriculture en secteur de conquête, malgré la pression du climat, de l’eau et des coûts logistiques. En 2025, le royaume a expédié 2,38 millions de tonnes de fruits et légumes frais, tout près de son sommet de 2022, fixé à 2,48 millions de tonnes. Les tomates et les mandarines restent les deux piliers de cette performance, mais elles ne sont plus seules à porter la croissance.

Le Maroc s’inscrit ici dans une trajectoire régionale claire : celle d’un pays d’Afrique du Nord qui a bâti un savoir-faire exportateur solide vers l’Europe, tout en cherchant d’autres débouchés vers le Royaume-Uni, la Russie et certains marchés du Golfe. Cette diversification compte, car elle réduit la dépendance à un seul marché et amortit les à-coups d’une campagne agricole devenue plus fragile. Le pays reste aussi lié, sur le plan commercial, à l’espace euro-méditerranéen, où les fruits et légumes marocains occupent désormais une place structurante.

L’Europe reste centrale, mais le modèle s’ajuste

Les données disponibles montrent une réalité nuancée. L’Union européenne demeure de loin le premier débouché des fruits et légumes marocains, avec 1,47 million de tonnes absorbées en 2025, soit 62 % des exportations totales. La France arrive en tête, devant l’Espagne et les Pays-Bas. Sur le seul segment de la tomate, la Commission européenne souligne que le Maroc fournit 70 % des tomates importées par l’Union, avec une forte concentration des achats en France. Dans le même temps, les importations européennes de tomates marocaines ont reculé entre les campagnes 2024-2025 et 2025-2026, signe d’un marché plus heurté qu’il n’y paraît au premier regard.

Ce recul ne remet pas en cause la force du secteur. Il montre surtout que le Maroc ne dépend plus d’un seul produit. Les légumes frais, congelés ou en saumure ont progressé dans les statistiques marocaines de commerce extérieur, tout comme les fraises et framboises, qui ont atteint 151 000 tonnes en 2024, d’après le rapport annuel de l’Office des Changes. Sur le terrain européen, les poivrons, les pastèques, les mandarines et les haricots verts prennent eux aussi plus de place. La filière a donc gagné en profondeur. Elle ne repose plus uniquement sur la tomate de serre.

Dans ce mouvement, les fruits rouges méritent une attention particulière. Les exportations marocaines de myrtilles sont passées de 68 300 tonnes en 2024 à 85 500 tonnes en 2025, soit une hausse de 25 %. Les framboises ont également dépassé 64 000 tonnes. Cela confirme une montée en gamme de l’offre marocaine, portée par des exploitations plus spécialisées, des chaînes du froid mieux organisées et une demande européenne soutenue pour des produits hors saison.

Une filière exposée aux chocs climatiques et réglementaires

La performance n’efface pas les contraintes. Le secteur marocain des fruits et légumes reste vulnérable aux épisodes de chaleur, aux inondations localisées, aux vents violents et à la tension permanente sur l’eau d’irrigation. À cela s’ajoutent les risques phytosanitaires. L’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires, l’ONSSA, rappelle que le Maroc maintient un dispositif strict de contrôle des végétaux et de certification à l’exportation. L’enjeu est simple : préserver l’accès aux marchés exigeants, sans multiplier les alertes sanitaires ni les blocages aux frontières.

La tomate reste particulièrement sensible à ces contraintes. Les échanges avec l’Union européenne montrent un marché sous pression, avec des coûts de production en hausse, une concurrence accrue et des normes environnementales plus strictes. La Commission européenne note aussi que la filière tomate est confrontée au stress hydrique et à la compétition des importations à bas coût, tandis que les comptes rendus du secteur évoquent un repli de 11 % des exportations marocaines de tomates en 2025-2026, à 549 000 tonnes contre 620 000 la campagne précédente. Cette baisse n’efface pas le poids du produit, mais elle rappelle sa fragilité structurelle.

Le dossier phytosanitaire ne se limite pas à la tomate. L’ONSSA rappelle sur ses supports que le virus ToBRFV, ou virus du fruit rugueux brun de la tomate, reste un sujet de surveillance dans plusieurs pays producteurs. Le Maroc indique maintenir un statut indemne et des mesures de contrôle adaptées. Dans une filière qui expédie chaque jour des volumes importants, la santé des plants, la traçabilité et le contrôle aux points de sortie deviennent donc des leviers économiques autant que sanitaires.

Ce que cela change pour le Maroc et pour l’Afrique du Nord

Pour le Maroc, l’enjeu dépasse la seule statistique à l’export. Les fruits et légumes irriguent des milliers d’emplois directs et indirects, depuis les bassins de production du Souss-Massa jusqu’aux plateformes de conditionnement, aux transporteurs et aux ports. La hausse des volumes profite aux grands opérateurs, mais elle pèse aussi sur les petits exploitants, exposés plus que les autres au prix de l’eau, aux intrants et à la volatilité des rendements. Les bénéfices ne se répartissent pas de la même manière entre les zones irriguées, les campagnes intérieures et les pôles logistiques côtiers.

Dans le même temps, cette montée en puissance donne au Maroc un poids plus visible dans l’économie nord-africaine. Le royaume ne joue pas seulement un rôle de fournisseur de l’Europe ; il sert aussi de référence à d’autres filières du continent qui cherchent à mieux valoriser les productions horticoles, à sécuriser les chaînes de froid et à accéder à des marchés premium. Sur le plan continental, cela renvoie à un débat plus large au sein de l’Union africaine et de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, sur la manière de transformer l’avantage agricole en valeur ajoutée locale.

La portée politique est donc discrète, mais réelle. Le Maroc montre qu’une agriculture d’exportation peut rester compétitive sans se résumer à une seule marchandise ni à un seul marché. La suite dépendra de la campagne 2025-2026, de la disponibilité en eau, des normes européennes sur les résidus de pesticides et des coûts de transport. C’est là que se jouera le véritable test : maintenir le volume, tout en protégeant la qualité et la rentabilité d’une filière devenue l’un des visages les plus visibles du Maroc exportateur.