Une mémoire politique encore vive à Abidjan

En Côte d’Ivoire, les scrutins passent, mais certaines blessures restent ouvertes. Celles de 2011, surtout, continuent de peser sur le débat public, la confiance dans les institutions et la place des anciens acteurs de la crise. Dans ce paysage, la parole de Simone Ehivet garde un poids particulier, parce qu’elle mêle histoire personnelle, mémoire collective et bataille pour la prochaine séquence politique.

Le pays a déjà refermé plusieurs crises institutionnelles sans refermer complètement la fracture politique. La CEDEAO, l’Union africaine et les autorités ivoiriennes suivent d’ailleurs de près le climat électoral, dans un pays qui reste un centre névralgique de l’Afrique de l’Ouest, avec Yamoussoukro comme capitale politique et Abidjan comme poumon économique.

Dans ce contexte, les mots de l’ex-Première dame ne relèvent pas seulement du registre intime. Ils renvoient à une question plus large : comment une scène politique marquée par les arrestations, les exclusions électorales et les souvenirs de crise peut-elle reconstruire un minimum de confiance ?

Ce que disent les faits autour de la présidentielle de 2025

Lors de la présidentielle du 25 octobre 2025, Alassane Ouattara a été proclamé vainqueur dès le premier tour avec 89,77 % des suffrages exprimés, selon la CEI puis confirmé par le Conseil constitutionnel le 4 novembre 2025. Simone Ehivet a obtenu 101 238 voix, soit 2,42 %. La participation a été faible dans plusieurs zones, et les observateurs de la CEDEAO et de l’UA ont jugé le scrutin globalement satisfaisant, tout en signalant des limites logistiques et quelques irrégularités.

Le vote s’est déroulé dans un climat tendu. Avant le scrutin, plusieurs figures de l’opposition avaient été écartées, dont Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam, ce qui a nourri les critiques sur l’inclusivité du processus. En août 2025, des manifestations contre une possible quatrième candidature d’Alassane Ouattara avaient déjà rassemblé des milliers de personnes à Abidjan.

Les tensions n’ont pas disparu après le vote. En juillet et août 2025, plusieurs cadres du PPA-CI, le parti de Laurent Gbagbo, ont été arrêtés dans le cadre d’affaires liées à des actes de vandalisme à Yopougon et à d’autres faits présentés par la justice comme graves, tandis que l’opposition a parlé d’arrestations arbitraires. Les chiffres avancés sur le nombre de détenus politiques varient selon les camps : le PPA-CI a évoqué « près de 100 » prisonniers politiques, alors que Simone Ehivet a, elle, parlé d’environ 1 500 personnes arrêtées en lien avec les élections. Ces bilans ne sont pas recoupés par une source unique indépendante et doivent donc rester attribués.

Amnistie, justice et réforme électorale : le vrai cœur du débat

Au fond, la sortie de Simone Ehivet dit moins une rupture qu’un contentieux qui dure. Lorsqu’elle affirme avoir pardonné à Alassane Ouattara et à la France, elle cherche aussi à reprendre la main sur un récit longtemps dominé par la crise postélectorale de 2010-2011 et par ses années de détention. Mais son propos va plus loin : il vise le fonctionnement du jeu politique actuel, la place réservée aux opposants et l’usage des procédures judiciaires dans l’arène électorale.

Sa critique de la Commission électorale indépendante s’inscrit dans un débat ancien. La CEI, créée par la loi de 2001 et présentée par l’institution comme un organe indépendant prévu par la Constitution, a été régulièrement contestée par une partie de l’opposition sur sa composition et son équilibre. Simone Ehivet plaide pour une structure sans représentants des partis ni du gouvernement. Cette position rejoint une revendication déjà entendue dans d’autres segments de l’opposition ivoirienne : réduire l’emprise des acteurs partisans sur l’arbitrage électoral afin de limiter les soupçons de partialité.

Pour le pouvoir, l’enjeu est différent. Il s’agit de préserver la stabilité institutionnelle, de faire valoir la légalité des décisions du Conseil constitutionnel et de montrer que le pays peut organiser des élections sans basculer dans la confrontation ouverte. Pour l’opposition, au contraire, la bataille porte sur l’équité de départ : listes électorales, justice, accès à la compétition, liberté de mouvement et traitement des militants. Entre les deux, la population ivoirienne, notamment dans les grandes communes d’Abidjan, observe une scène politique où la promesse de normalisation reste fragile.

Une affaire ivoirienne, mais un signal ouest-africain

La portée du dossier dépasse la seule vie interne ivoirienne. La Côte d’Ivoire reste un acteur majeur de la CEDEAO, un pays observé pour sa capacité à tenir des élections pacifiques dans une région secouée par les transitions militaires, les contestations de mandats et la défiance envers les institutions électorales. Quand Abidjan vacille politiquement, toute l’Afrique de l’Ouest regarde, parce que le pays pèse sur les équilibres économiques, diplomatiques et sécuritaires du voisinage.

Il y a aussi un enjeu continental plus discret, mais réel : la manière dont un grand pays côtier de la région traite son opposition, organise son arbitrage électoral et gère les souvenirs d’une crise passée sert de repère, ou d’alerte, pour d’autres capitales africaines. La CEDEAO et l’Union africaine ont d’ailleurs choisi d’envoyer une mission conjointe en 2025, signe que la séquence ivoirienne reste considérée comme sensible et structurante.

Dans l’immédiat, la prochaine étape se joue moins dans les déclarations que dans les actes : libérations éventuelles, apaisement judiciaire, réforme du cadre électoral et préparation des législatives de fin 2025. C’est là que se mesurera la solidité du climat politique ivoirien. Les mots de Simone Ehivet, eux, rappellent surtout qu’en Côte d’Ivoire, l’après-crise reste encore un chantier ouvert.