À Nairobi, une crise sanitaire silencieuse se joue loin des grandes annonces
Dans la capitale kényane, la lutte contre le VIH ne se résume pas aux chiffres de laboratoire ni aux discours officiels. Elle se joue aussi dans les quartiers populaires, dans les cliniques de proximité et dans la capacité des personnes les plus exposées à trouver, sans crainte, un traitement continu. Quand ce maillage se déchire, ce sont d’abord les femmes déjà stigmatisées, puis leurs familles et, plus largement, tout le système de santé qui encaissent le choc.
Le Kenya reste l’un des pays d’Afrique de l’Est où la réponse au VIH a le plus avancé, avec environ 1,36 million de personnes sous traitement antirétroviral fin 2024 et une prévalence nationale estimée autour de 3,0 % à 3,3 % selon les dernières données publiques disponibles. Mais ce progrès repose encore sur un équilibre fragile, notamment dans les zones urbaines pauvres et dans les comtés à forte charge virale, où les services communautaires restent décisifs pour le dépistage, la prévention et l’observance des médicaments.
Des cliniques de proximité fermées, des patientes qui disparaissent du suivi
Depuis le gel puis la réorientation de l’aide américaine au début de 2025, plusieurs structures kényanes dédiées aux « populations clés » ont réduit ou arrêté leurs activités. L’ONU sida a décrit dès mars 2025 des perturbations de la prévention, du dépistage et de la distribution de préservatifs et de PrEP, ainsi que des difficultés de chaîne d’approvisionnement pour les produits liés au VIH. Le ministère kényan de la Santé a, lui aussi, reconnu la nécessité d’un plan de continuité et d’un nouvel agencement des services.
Dans ce contexte, les organisations communautaires qui accompagnaient les travailleuses du sexe ont vu leur rôle s’effondrer. L’AFP a confirmé le décès d’au moins 24 travailleuses du sexe séropositives au Kenya, mortes après l’interruption de leur suivi, selon des personnels de première ligne et des associations locales. L’une d’elles, Judy, vivait à Nairobi. Son cas illustre une réalité plus large : quand les cliniques de quartier ferment, certaines patientes ne basculent pas vers l’hôpital public. Elles cessent simplement d’apparaître dans les registres.
Le phénomène ne se limite pas à la capitale. Dans l’ouest du pays, l’ONG Kisumu Sex Workers Alliance a indiqué qu’aucune des 25 cliniques financées par l’USAID pour les travailleuses du sexe n’avait survécu. Sur la côte, la Coast Sex Workers Alliance a signalé plusieurs décès similaires. Ces données restent des estimations associatives, mais elles convergent avec les alertes de l’ONU sida sur la fermeture de centres de proximité, la baisse du suivi et la remontée des infections chez les personnes les plus exposées.
Pourquoi la question dépasse la seule aide étrangère
Au Kenya, la riposte au VIH a longtemps reposé sur un partenariat étroit entre l’État, les bailleurs et le tissu associatif. Cette architecture a permis de faire reculer les nouvelles infections et d’élargir l’accès aux antirétroviraux. Mais elle a aussi laissé s’installer une dépendance forte aux financements extérieurs, en particulier pour les services communautaires destinés aux groupes les plus vulnérables. Le gouvernement dit vouloir renforcer l’intégration du VIH dans les soins généraux et consolider une nouvelle feuille de route 2025-2030. C’est nécessaire. Encore faut-il que cette transition ne transforme pas la proximité en variable d’ajustement.
Le problème n’est pas seulement budgétaire. Il est aussi social. Les travailleuses du sexe interrogées par les soignants et les associations redoutent la stigmatisation dans les structures publiques. Dans un pays majoritairement chrétien, où la discrimination envers les personnes séropositives demeure réelle, beaucoup préfèrent renoncer aux soins plutôt que d’exposer leur statut. Cette peur a un coût sanitaire immédiat : un traitement interrompu augmente le risque de complications, mais aussi la charge virale et donc la transmission.
Les autorités sanitaires elles-mêmes reconnaissent que la baisse du soutien extérieur fragilise les acquis. Le Kenya a toutefois engagé une transition plus large de son système de santé, avec des accords bilatéraux nouveaux avec Washington. En décembre 2025, Nairobi et les États-Unis ont signé un cadre de coopération sanitaire présenté comme le premier du genre entre les deux pays, puis les deux parties ont continué à le détailler en 2026. Ce basculement vers des accords gouvernement à gouvernement ne répond pas automatiquement au défi de terrain : il peut sécuriser des flux, mais il ne remplace ni les équipes de quartier ni la confiance patiemment construite dans les bidonvilles de Nairobi, de Kisumu ou de Mombasa.
Un test pour l’Afrique de l’Est, et pour toute la riposte africaine au VIH
Le cas kényan parle à toute l’Afrique de l’Est. Dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, plusieurs pays affrontent la même équation : réduire la dépendance aux bailleurs, sans casser les services de prévention qui touchent les publics les plus difficiles à atteindre. L’ONU sida estime que les coupes américaines ont déjà provoqué, dans la région, la fermeture ou la réduction de nombreux programmes communautaires. Ce n’est pas une querelle de bailleurs. C’est un risque de retour en arrière dans une lutte où les progrès dépendent précisément de la continuité.
Le signal venu de Nairobi est donc politique autant que sanitaire. Il dit que la soutenabilité des systèmes de santé africains ne peut plus reposer sur une seule source, surtout pour les services de terrain qui protègent les femmes, les jeunes, les usagers de drogues, les personnes LGBTQ et les travailleurs du sexe. Il dit aussi que la promesse d’une couverture universelle doit inclure la prévention, pas seulement le traitement. Sans cela, les centres se vident, les diagnostics arrivent trop tard et les infections repartent vers la population générale. Dans un pays qui veut éliminer le sida comme menace de santé publique d’ici 2030, le vrai enjeu n’est pas de proclamer la souveraineté sanitaire. C’est de la financer, quartier par quartier, avant que les décès invisibles ne deviennent une statistique nationale.