Des soins encore trop loin, même quand la couverture avance

Dans beaucoup de capitales africaines, la question n’est plus seulement de savoir si un service de santé existe. Elle est aussi plus simple, mais plus dure : qui y accède, à quel prix, et avec quelle qualité. À quatre ans de l’échéance de 2030 pour la couverture sanitaire universelle, l’écart reste net entre les annonces et la vie quotidienne des patients, surtout quand les soins de première ligne sont faibles et que la facture tombe au mauvais moment. L’Organisation mondiale de la santé l’a rappelé depuis Lomé : dans la Région africaine, des millions de personnes restent encore hors de portée d’une couverture complète des services essentiels, et les dépenses de santé continuent d’exposer les ménages aux difficultés financières.

Le constat est d’autant plus important que la Région africaine de l’OMS ne part pas de zéro. L’indice régional de couverture des services de santé est passé de 30 en 2000 à 51 en 2023, mais cette progression reste trop lente au regard de la croissance démographique et des inégalités persistantes entre pays. L’OMS note aussi que les écarts demeurent très marqués entre États membres, avec des sous-régions d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale encore à la peine.

À Lomé, des responsables de santé cherchent une méthode commune

Depuis le mardi 15 septembre 2026, Lomé accueille une réunion technique régionale consacrée à la couverture sanitaire universelle. Les travaux se tiennent jusqu’au 17 septembre et rassemblent des responsables de la planification et des hauts cadres de santé publique venus de 16 pays africains, avec un accent particulier sur les services de laboratoire, le diagnostic et les soins de santé primaires. Cette rencontre s’inscrit dans le calendrier du Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, qui veut transformer les données et les expériences nationales en décisions plus rapides.

Le message porté à Lomé est clair : les pays ne peuvent plus avancer au même rythme ni avec un modèle unique. L’OMS demande une lecture plus fine des contextes nationaux, des capacités budgétaires et des réalités démographiques. Le Dr Abdourahmane Diallo, directeur de la gestion des programmes à l’OMS Afrique, a insisté sur la nécessité d’accélérer les progrès, de renforcer les soins primaires et de garantir l’accès à des soins de qualité sans difficulté financière.

Cette réunion intervient alors que le nombre de personnes de la région qui ne bénéficient pas d’une couverture complète des services essentiels est estimé à 609 millions en 2025, contre 576 millions en 2017. L’OMS avertit que ce chiffre pourrait atteindre 652 millions d’ici à 2030 si le rythme actuel ne change pas. Le poids des dépenses de santé reste lui aussi élevé : la part des personnes confrontées à des difficultés financières demeure autour de 33 %, avec un volume qui pourrait croître avec la population.

Le Togo met en avant ses propres réformes

Pays hôte, le Togo cherche à présenter cette rencontre comme un point d’appui, pas seulement comme un décor. Depuis 2024, l’Assurance Maladie Universelle y est entrée en vigueur et s’est progressivement étendue aux salariés du privé, aux travailleurs indépendants, mais aussi au secteur informel et agricole. Les autorités togolaises ont aussi poursuivi la digitalisation du dispositif, avec le lancement des services en ligne et de la carte à puce AMU-INAM en avril 2026.

Sur le terrain, le gouvernement multiplie les ajustements pour rapprocher l’offre de soins des quartiers et des régions. En janvier 2026, le ministère togolais en charge de la santé a évoqué le déploiement de nouveaux bureaux de proximité dans des formations sanitaires du Grand Lomé. Cette logique répond à une réalité simple : dans les grandes agglomérations comme dans les zones périphériques, la distance, le temps d’attente et le coût restent des obstacles majeurs à l’accès aux soins.

Le Togo avance aussi avec un capital symbolique rare dans la sous-région. L’OMS l’a reconnu comme premier pays au monde à avoir validé l’élimination de quatre maladies tropicales négligées : la maladie du sommeil, la filariose lymphatique, le trachome et la dracunculose. Cette trajectoire ne règle pas tout, mais elle montre qu’un pays de la région peut bâtir des résultats durables quand il combine surveillance, prévention, engagement politique et continuité administrative.

Ce que cette réunion dit des rapports de force en santé

La discussion de Lomé dépasse le seul cas togolais. Elle touche à une question de fond pour l’ensemble du continent : comment financer des systèmes de santé capables de résister à la croissance démographique, aux urgences sanitaires répétées, aux effets du climat et à la concurrence d’autres priorités budgétaires. L’OMS souligne que, depuis 2017, les pays ayant un indice de couverture des services inférieur à 40 sont passés de 17 à seulement 2. C’est une progression réelle. Mais elle reste insuffisante, car la plupart des États demeurent entre 40 et 59, loin du seuil jugé solide.

Pour les gouvernements, l’enjeu est double. Il faut d’abord élargir l’accès. Il faut ensuite éviter qu’un recours à l’hôpital ruine les familles. Dans beaucoup de pays, le problème ne se limite pas à la présence d’un centre de santé. Il tient aussi à la disponibilité des médicaments, à la présence d’un laboratoire fonctionnel, à la qualité du diagnostic et à la capacité de suivi. C’est précisément pour cela que la réunion de Lomé met en avant les services de laboratoire et de diagnostic, souvent invisibles dans le débat public, mais décisifs pour la prise en charge.

La question est également politique. Au Togo, le gouvernement présente l’AMU comme un instrument d’inclusion sociale et de solidarité nationale. Dans la région, plusieurs États cherchent encore l’équilibre entre assurance, financement public et soutien ciblé aux ménages vulnérables. Les écarts entre zones urbaines et rurales, entre emplois formels et informels, ou entre régions bien dotées et régions sous-équipées, continueront donc de peser sur la mise en œuvre.

Une étape de plus, mais la vraie échéance reste 2030

La réunion de Lomé s’inscrit dans une séquence plus large. L’OMS veut faire évoluer son cadre régional adopté en 2017 et l’aligner sur son Plan stratégique 2030 et sa Vision régionale 2035. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de tenir des ateliers. Il s’agit de convertir les échanges techniques en décisions budgétaires, en réformes administratives et en investissements durables dans les soins primaires.

Pour l’Afrique, le sujet est central. La couverture sanitaire universelle n’est pas un slogan. C’est la condition pour que la santé ne dépende ni du revenu, ni du lieu de résidence, ni du statut professionnel. À mesure que 2030 approche, la vraie question devient moins la proclamation d’un objectif que la capacité des États à réduire, pays par pays, les angles morts du système de santé. Lomé sert ici de rappel utile : les progrès existent, mais ils devront désormais changer d’échelle.