À Kinshasa, la rue reste un test de force politique
Dans la capitale congolaise, une marche n’est jamais seulement une marche. Elle mesure la capacité d’une opposition à occuper l’espace public, mais aussi la marge de tolérance du pouvoir face à la contestation. Le 15 septembre 2026, la mobilisation de la coalition C64 a rappelé cette réalité avec brutalité : le cortège a été stoppé avant son point d’arrivée, dans un climat de tensions avec des militants pro-pouvoir et les forces de l’ordre.
À Kinshasa, la manifestation devait se dérouler au moment même de la rentrée parlementaire, près du Palais du peuple, symbole du débat institutionnel congolais. Le gouvernement provincial avait négocié un itinéraire avec les organisateurs, après une notification transmise aux autorités locales. Sur le papier, le cadre légal existait. Dans la pratique, le dispositif a vite basculé vers la confrontation.
Une marche autorisée, puis dispersée
La C64, qui réunit notamment Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Augustin Matata et Delly Sesanga, avait annoncé dès août une marche pacifique contre tout projet de changement de la Constitution. La coalition disait vouloir défendre les articles 70 et 220 de la Constitution congolaise, qui encadrent le mandat présidentiel et verrouillent certaines dispositions fondamentales. Le texte constitutionnel officiel confirme bien qu’un président est élu pour cinq ans, renouvelable une seule fois.
Le 15 septembre, plusieurs sources concordent sur un départ dans le calme, avant l’apparition de barrages dressés par des militants de l’UDPS, le parti au pouvoir, et l’usage de gaz lacrymogène par la police. L’Agence France-Presse a décrit des heurts avec des sympathisants pro-gouvernementaux à Kinshasa, tandis que Radio Okapi a rapporté des incidents dans plusieurs villes, dont Lubumbashi et Kindu. Une source de la police citée le jour même a affirmé qu’aucun décès n’avait été signalé à ce stade.
Le lendemain, la lecture politique a changé de ton. Martin Fayulu a accusé l’hôtel de ville, la police et des éléments de la « force du progrès » d’avoir entretenu la violence. Le 17 septembre, la coalition a publié une déclaration commune pour dénoncer la répression et dire sa colère après la mort de Manassé Lomboto Bomengola, présenté comme cadre de l’ADD Congo et membre de l’entourage de Prince Epenge. La mort du militant avait déjà été évoquée la veille par des médias congolais, sur la base de témoignages internes au parti.
Les circonstances exactes du décès restent cependant disputées. Des sources proches de l’ADD Congo affirment qu’il a succombé à ses blessures après son évacuation à l’hôpital Olympic, tandis que d’autres récits parlent d’une agression à la machette ou de violences survenues près du siège de l’UDPS, à Limete. À ce stade, la mort de Manassé Lomboto Bomengola est documentée par plusieurs médias congolais et internationaux, mais le détail du mécanisme reste attribué aux témoignages des acteurs politiques concernés.
Ce que révèle l’affaire : la Constitution comme ligne de fracture
Au fond, le dossier dépasse largement un seul épisode de rue. En RDC, la question d’une révision constitutionnelle réactive une mémoire politique lourde. Le pays a déjà connu de longues séquences de crispation autour des mandats, des élections et des rapports entre exécutif, Parlement et rue. La C64 a choisi la date de la rentrée parlementaire pour frapper fort, au moment où les institutions reprennent leurs travaux et où chaque signal envoyé par Kinshasa est scruté.
Pour le pouvoir, la ligne de défense est double. D’un côté, il rappelle l’ordre public, l’encadrement des manifestations et la nécessité de protéger les institutions. De l’autre, le porte-parole du gouvernement a dénoncé, après coup, des accusations qu’il juge fausses et instrumentalisées. Pour l’opposition, au contraire, les incidents de Limete prouvent que la bataille constitutionnelle n’est plus abstraite : elle se traduit par des morts, des blessés, des intimidations et la mise en cause de la police comme arbitre du conflit politique.
L’impact est différent selon les acteurs. Pour les dirigeants, la séquence permet de tester les rapports de force avant toute réforme sensible. Pour les militants, elle pose une question plus simple : peut-on encore manifester sans risquer la violence ? Pour les habitants de Kinshasa, elle se traduit par des boulevards bloqués, une circulation perturbée et une atmosphère de méfiance. Pour les villes de province citées le 15 septembre, elle rappelle enfin que les tensions de la capitale débordent souvent sur le reste du pays.
Une portée congolaise, mais aussi continentale
La séquence de Kinshasa résonne au-delà de la RDC. En Afrique centrale, où les équilibres institutionnels restent souvent fragiles, toute contestation autour de la limitation des mandats nourrit un débat plus large sur l’alternance, la stabilité et la crédibilité des scrutins. La RDC, membre de la SADC et acteur majeur du bassin du Congo, pèse aussi par sa taille, son poids démographique et son rôle dans l’équilibre régional.
La suite dépendra de deux choses. D’abord, de la manière dont les autorités congolaises traiteront les accusations de violences et la demande d’éclaircissements sur la mort de Manassé Lomboto Bomengola. Ensuite, de la place réelle laissée au débat constitutionnel dans les prochains mois. Si la crise s’installe, elle ne sera pas seulement un bras de fer entre un camp présidentiel et une coalition d’opposition. Elle deviendra un indicateur de plus pour mesurer la solidité des institutions congolaises et la capacité du pays à gérer, sans basculer dans l’affrontement, une question qui touche au cœur du pacte républicain.