Une énergie attendue depuis des années dans le centre du pays

Dans la Guinée intérieure, l’électricité ne se mesure pas seulement en mégawatts. Elle se lit aussi en heures de fonctionnement des ateliers, en conservation des produits agricoles, en pompage de l’eau et en circulation des revenus. À Dabola, à Faranah et à Dinguiraye, la question n’est plus de savoir si l’offre doit augmenter, mais à quel rythme le réseau peut suivre.

C’est dans ce contexte que le projet hydroélectrique Tinkisso II prend forme. Le chantier vise à ajouter 11 MW au système de Tinkisso, alors que l’ancienne centrale Tinkisso I, mise en service en 1974 selon des documents publics du gouvernement guinéen, ne fournit que 1,6 MW. Le projet doit aussi produire environ 48 GWh par an et alimenter, à terme, plus de 350 000 personnes, d’après la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC). Le prêt signé par la BIDC porte sur 60,6 millions d’euros, dans un ensemble d’accords conclus à Conakry le 10 septembre 2026.

Le sujet dépasse le seul barrage. Depuis plusieurs années, les autorités guinéennes reconnaissent que la montée des besoins a fini par saturer des installations conçues pour un autre temps. En février 2023, lors d’une visite à Dabola, le gouvernement expliquait déjà qu’il fallait intervenir pour maintenir Tinkisso en production, tandis que la demande locale continuait de grimper. La situation du barrage était alors présentée comme une urgence technique.

Le vrai défi n’est pas seulement de produire, mais d’acheminer

Le dossier Tinkisso II illustre une réalité fréquente en Afrique de l’Ouest : augmenter la production ne suffit pas si les lignes, les postes et la distribution locale restent fragiles. La Banque africaine de développement a déjà lancé des études pour réhabiliter et renforcer le réseau HTA/BT du système Tinkisso, sur les axes Dabola-Bissikirima-Dinguiraye et Dabola-Faranah. HTA/BT signifie haute et basse tension, c’est-à-dire le maillage qui permet de faire passer l’électricité de la centrale jusqu’aux foyers et aux activités économiques. L’étude d’avant-projet a été publiée par la BAD en mars 2026.

Cette séquence est importante, car elle montre une approche plus cohérente que par le passé. La centrale nouvelle n’est pas pensée seule. Elle doit être articulée avec des lignes de 30 kV vers Dinguiraye et Faranah, afin de faciliter l’évacuation de l’énergie. Sans cela, une partie de la production resterait captive d’un réseau trop faible. En mars 2026, la BAD a aussi publié l’attribution d’un marché d’études pour ce renforcement. Le calendrier opérationnel reste toutefois à préciser pour les travaux comme pour la mise en service.

Sur le terrain, l’enjeu est immédiat. En août 2026, des coupures et des délestages étaient encore signalés à Dabola par la presse locale, preuve que la tension sur le système n’a pas disparu avec les annonces de financement. La centrale historique fonctionne depuis plus de cinquante ans dans une zone où la demande urbaine, les services et les petites activités de transformation ont progressé plus vite que l’infrastructure. Les retours de terrain font état d’une saturation persistante.

Pour la Haute-Guinée, l’électricité est aussi une question d’économie locale

Dans cette partie du pays, l’énergie conditionne bien plus que l’éclairage. Elle pèse sur les petites unités de décorticage, les ateliers de soudure, les commerces de conservation, les écoles, les centres de santé et les services administratifs. Quand le courant manque, ce sont les coûts qui montent, les horaires qui se réduisent et les marges des ménages comme des entrepreneurs qui se rétrécissent. À l’inverse, un approvisionnement plus stable peut soutenir l’économie formelle et l’informelle, très imbriquées dans les villes de l’intérieur.

Le projet Tinkisso II s’inscrit aussi dans la trajectoire plus large de la Guinée, engagée dans une remise à niveau de ses infrastructures énergétiques. À Conakry, le discours officiel insiste désormais sur une modernisation du secteur, sur la diversification des sources et sur l’amélioration de la desserte. Cette stratégie répond à un besoin ancien : sécuriser l’alimentation des villes secondaires, souvent moins visibles que la capitale, mais essentielles à l’équilibre territorial du pays. La capitale, Conakry, concentre encore de nombreuses attentes, mais la pression sur les réseaux de l’intérieur devient trop forte pour être traitée comme un dossier secondaire.

Le choix de la BIDC n’est pas anodin non plus. L’institution régionale, liée à la CEDEAO, continue d’investir dans des projets qui combinent énergie, routes et services publics. C’est une lecture ouest-africaine du développement : l’infrastructure n’a de sens que si elle relie réellement les territoires entre eux. La Guinée, comme d’autres États de la sous-région, cherche ainsi à transformer des actifs énergétiques isolés en levier économique local.

Mais l’effet réel dépendra de trois choses : la rapidité d’exécution, la qualité du réseau et la coordination entre producteurs, gestionnaires et collectivités. Si l’un de ces maillons reste faible, Tinkisso II risquera de reproduire les limites de la première centrale. Si les travaux avancent de manière synchronisée, le projet pourrait au contraire devenir un cas de référence pour les villes intermédiaires guinéennes, où la demande augmente vite et où les retombées économiques sont tangibles dès que le courant devient fiable.

À l’échelle régionale, l’exemple de Tinkisso rappelle enfin une leçon plus large pour l’Afrique de l’Ouest : la transition électrique ne se joue pas seulement dans les grands barrages ou les interconnexions transfrontalières. Elle se gagne aussi dans des systèmes locaux bien calibrés, capables de desservir une préfecture, puis plusieurs, sans laisser le réseau devenir le point de rupture. C’est là que se mesurera, dans les mois à venir, la portée réelle du projet pour les Guinéens de Dabola, de Dinguiraye, de Faranah et des localités voisines.