À Kinshasa, l’assainissement est devenu un test de gouvernance
Dans la capitale congolaise, l’ordure ne dit pas seulement la saleté. Elle raconte aussi la croissance urbaine rapide, l’insuffisance des services publics et la difficulté à transformer une ville de plus de 15 millions d’habitants en espace administré au quotidien. Kinshasa produit entre 12 000 et 17 000 tonnes de déchets par jour selon les estimations récentes, tandis que plusieurs documents officiels rappellent que la collecte et le traitement restent très en deçà des volumes générés.
Dans ce contexte, le gouvernement congolais a fait de l’assainissement un enjeu visible. En mai 2026, l’exécutif a présenté une feuille de route sur la gestion intégrée des déchets de Kinshasa, avec l’ambition de sortir d’une logique de dépannage permanent. Cette orientation s’inscrit dans une série d’initiatives plus larges menées depuis plusieurs années autour de la propreté urbaine, de la valorisation des déchets et de la création d’emplois pour les jeunes.
Le Service national, entre réinsertion et discipline
Au cœur de cette stratégie, le Service national occupe une place particulière. Créé par décret-loi en 1997, cet organisme public a été relancé et réorienté ces dernières années vers l’encadrement de jeunes considérés comme marginaux, notamment des jeunes liés au phénomène des kuluna, ces bandes de délinquance urbaine bien connues à Kinshasa. La présidence congolaise décrit aujourd’hui le centre de Kaniama-Kasese comme un lieu de formation civique, patriotique et professionnelle.
Selon les informations recoupées dans la presse congolaise, des contingents de jeunes passés par ce centre ont déjà été affectés à des travaux de génie civil et d’intérêt public dans la capitale. Un reportage de Radio Okapi évoquait en avril 2024 quelque 1 200 ex-kuluna formés à Kaniama-Kasese puis présents à Kinshasa pour des chantiers de travaux publics. D’autres communications officielles du Service national mettent en avant la fabrication de bancs-pupitres, la construction d’infrastructures et la réinsertion par le travail productif.
La logique est claire : l’État tente de répondre à la fois à l’insécurité urbaine, au chômage des jeunes et à la désorganisation de certains quartiers. Dans la pratique, le Service national devient une force de discipline, de nettoyage et de réhabilitation symbolique. Des hommes passés par la délinquance sont ainsi envoyés dans la rue, au contact direct des habitants, pour curer les caniveaux, déboucher les drains et ramasser les déchets.
Ce que change cette méthode pour les Kinois
Sur le terrain, l’effet est immédiat. Quand les caniveaux sont bouchés, une simple averse suffit à transformer un axe routier en couloir d’inondation. Quand les déchets s’accumulent, ils gênent les petits commerces, accélèrent la dégradation des routes et alourdissent les risques sanitaires. Kinshasa est déjà confrontée à des pratiques de dépotoirs à ciel ouvert et à un système de collecte encore très insuffisant. La Banque mondiale estime même qu’une grande partie des déchets est encore brûlée ou déposée sans traitement adapté.
Le recours à d’anciens délinquants n’est pas neutre. Pour certains habitants, il donne des résultats visibles et réintroduit une forme d’ordre dans des quartiers fatigués par l’abandon. Pour d’autres, il soulève des questions de méthode, car des vidéos circulent régulièrement sur les réseaux sociaux au sujet de pratiques violentes ou d’humiliations. Dans ce dossier, les critiques portent moins sur le principe de réinsertion que sur le cadre légal, la proportionnalité des sanctions et le respect des droits des personnes concernées.
Le sujet touche aussi à l’économie quotidienne. À Kinshasa, les ménages, les petits commerçants et les opérateurs informels vivent au rythme des rues praticables, des marchés propres et des caniveaux dégagés. Un assainissement mieux organisé facilite la circulation, protège les activités de rue et réduit le coût social des inondations récurrentes. À l’inverse, un nettoyage fondé seulement sur des opérations ponctuelles risque de produire un effet bref si la collecte, le tri, le transport et la valorisation ne suivent pas.
Un enjeu urbain qui dépasse la seule capitale
La capitale congolaise sert ici de laboratoire. La République démocratique du Congo, membre de la SADC et de la CEEAC, fait face à une pression urbaine comparable à celle d’autres grandes villes africaines : croissance rapide, services sous-dimensionnés, financement fragile et besoin d’emplois pour une jeunesse nombreuse. Kinshasa concentre ces tensions avec une intensité particulière, mais la question dépasse largement la ville. Elle touche à la capacité des États africains à convertir un problème de déchets en filière économique, industrielle et sociale.
C’est aussi pour cela que le dossier de l’assainissement kinshasa-ise attire l’attention au niveau continental. Dans plusieurs capitales africaines, la gestion des déchets devient un sujet de souveraineté pratique : qui collecte, qui finance, qui traite, qui recycle, et à quel rythme ? À Kinshasa, la réponse passe pour l’instant par une combinaison de mobilisation publique, de discipline de rue et de promesses d’infrastructures plus durables. La prochaine étape se jouera moins dans les slogans que dans la régularité du service, la tenue des budgets et la mise en œuvre concrète des projets annoncés.