Bamenda, une ville qui tente de rouvrir malgré la peur

À Bamenda, reprendre le travail, rouvrir une boutique ou envoyer les enfants à l’école reste un choix lourd. Dans cette ville du Nord-Ouest camerounais, l’économie quotidienne se heurte encore à des ordres de paralysie imposés par des séparatistes armés, tandis que les habitants cherchent à retrouver un rythme normal après des semaines de tension. Ces « villes mortes » – journées de blocage forcé – frappent d’abord les petits commerces, les transports et les familles qui vivent au jour le jour.

Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest restent au cœur de la crise anglophone, un conflit né en 2016 et devenu armé à partir de 2017. Bamenda, capitale régionale et centre économique du Nord-Ouest, concentre à la fois les effets de la violence et les attentes de retour à la stabilité. La ville se trouve aussi dans l’espace CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, dont le Cameroun est l’un des six États membres. Dans ce cadre, l’insécurité locale dépasse la seule dimension municipale : elle pèse sur la circulation, la rentrée scolaire et la confiance économique dans toute l’Afrique centrale.

Ce qui s’est passé dans le quartier de Nkwen

Lundi 14 septembre, une attaque armée a visé un débit de boisson du secteur de Back PMI, dans le quartier Nkwen, à Bamenda III. Les autorités locales ont fait état de trois morts et de quatre blessés, tous civils selon leur communiqué. Plusieurs sources concordantes ont placé l’assaut vers 15 heures, au moment où la ville commençait à se réorganiser après plusieurs jours de paralysie. Une source locale a également parlé de coups de feu entendus mardi matin dans différents quartiers, ce qui a prolongé la peur et ralenti la reprise des activités.

Les premiers éléments disponibles indiquent que les victimes ont été touchées dans un lieu fréquenté par des riverains, loin d’un objectif militaire. Cette donnée compte, car elle rappelle la porosité entre la violence politique et les espaces ordinaires de sociabilité. Le préfet de la Mezam a qualifié l’épisode d’« incursion de terroristes armés » dans son communiqué relayé par plusieurs médias, mais l’attribution précise du groupe reste, à ce stade, celle des autorités locales. Dans les conflits de cette nature, la prudence reste indispensable tant qu’aucune revendication indépendante n’a été confirmée.

La journée du 15 septembre n’a pas totalement dissipé la tension. Des tirs ont encore été signalés au matin, ce qui a poussé de nombreux habitants à rester chez eux. Là encore, l’effet recherché par les auteurs de la paralysie semble clair : empêcher la reprise du commerce, des déplacements et des activités scolaires dans une ville déjà fragilisée par la succession des blocages.

Une violence qui frappe d’abord le quotidien

Dans une ville comme Bamenda, l’impact ne se limite pas au bilan humain. Il se mesure aussi à la fermeture des étals, à la baisse des revenus journaliers et à la rupture des services de proximité. Une attaque dans un bar ou un commerce n’atteint pas seulement les victimes directes ; elle diffuse une peur immédiate qui vide les rues et réduit l’activité informelle, pourtant essentielle à l’économie urbaine camerounaise.

Cette séquence intervient alors que des écoles et des institutions tentaient déjà de reprendre plus tôt dans le Nord-Ouest, pour récupérer des heures de cours perdues à cause des « ghost towns » du lundi. La rentrée scolaire 2026-2027 a été préparée dans un climat sécuritaire renforcé, signe que l’administration sait combien chaque jour d’ouverture peut être contesté. L’attaque de Nkwen envoie donc un signal direct aux familles, aux enseignants, aux commerçants et aux transporteurs : la normalisation reste précaire.

Le contexte militaire pèse aussi. Quelques jours avant l’attaque, le chef d’état-major de l’armée de terre avait effectué une visite d’inspection à Bamenda, dans la 5e Région militaire interarmées. L’État cherche manifestement à montrer sa présence dans une zone où les groupes séparatistes conservent une capacité de nuisance. Mais l’expérience du terrain rappelle qu’une présence sécuritaire visible ne suffit pas toujours à protéger les civils quand les acteurs armés frappent au cœur des quartiers habités.

Ce que l’épisode dit de la crise anglophone

L’attaque de Bamenda s’inscrit dans une crise plus large, née d’un contentieux politique et linguistique devenu conflit armé. Les revendications initiales sur la place de l’anglais, du droit commun et de l’école ont débouché sur un affrontement durable entre forces de sécurité et groupes séparatistes. Depuis, les villes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest vivent au rythme des embuscades, des attaques ciblées et des fermetures forcées. Bamenda reste l’un des épicentres de cette usure collective.

Le fait que l’épisode survienne dans un bar, au moment d’une reprise économique, n’est pas anodin. Cela montre que la bataille ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle se joue aussi sur la capacité des habitants à se déplacer, acheter, vendre, enseigner et étudier sans interruption. Pour les autorités, l’enjeu est sécuritaire et politique. Pour les populations, il est d’abord vital et immédiat : sortir de chez soi sans craindre une rafale, une arrestation arbitraire ou un nouvel ordre de confinement armé.

À l’échelle de l’Afrique centrale, Bamenda rappelle qu’une crise locale peut devenir un facteur de fragilité régionale. Le Cameroun est une pièce majeure de la CEMAC, pèse sur les échanges sous-régionaux et reste un point d’appui logistique pour l’ensemble de l’Afrique centrale. Tant que la violence continue de perturber les routes, les marchés et les établissements scolaires dans l’Ouest camerounais, c’est aussi la crédibilité de la reprise économique régionale qui reste sous pression. Le prochain test sera la capacité des autorités à sécuriser durablement les quartiers, à maintenir les services publics ouverts et à empêcher que la ville ne retombe, semaine après semaine, dans la logique des jours morts.