À Kinshasa, une marche politique dit plus qu’un simple face-à-face

À Kinshasa, une manifestation ne se limite jamais à un trajet sur l’avenue Lumumba ou à une arrivée manquée devant un siège de parti. Elle mesure aussi le niveau de confiance entre opposition, police et pouvoir, dans une capitale où chaque rassemblement devient un test de contrôle de l’espace public. Le 15 septembre 2026, la marche de la coalition C64 a rappelé cette réalité congolaise, avec des heurts à Limete, des gaz lacrymogènes et des accusations graves portées par Martin Fayulu contre le chef de l’État, Félix Tshisekedi.

Le contexte dépasse Kinshasa. La République démocratique du Congo est à la fois membre de la SADC et de la Communauté d’Afrique de l’Est, ce qui place ses tensions internes sous le regard de deux espaces régionaux majeurs, chacun sensible à la stabilité institutionnelle de ce pays pivot d’Afrique centrale. Dans le même temps, la Présidence congolaise tenait le 14 septembre une réunion interinstitutionnelle consacrée aux priorités nationales et au dialogue, signe que la séquence politique du moment ne se joue pas seulement dans la rue, mais aussi dans les équilibres entre institutions.

Ce que s’est passé le 15 septembre à Kinshasa

Selon plusieurs médias congolais et l’Agence France-Presse, la marche de la C64 a été perturbée à Limete après des affrontements entre manifestants et sympathisants pro-pouvoir, présentés comme liés à la Force du progrès, une structure rattachée à l’UDPS. La police a alors fait usage de gaz lacrymogènes et, selon l’AFP, de tirs de sommation pour disperser la foule. Radio Okapi a confirmé qu’à Kinshasa le cortège s’est rassemblé à l’Échangeur de Limete avant d’être stoppé, tandis que d’autres rassemblements étaient signalés ou dispersés dans plusieurs villes du pays, notamment à Kananga.

La marche visait officiellement à protester contre tout projet de révision constitutionnelle, dans un climat politique où l’opposition soupçonne le camp présidentiel de préparer une ouverture vers un troisième mandat. Dès la veille, la presse congolaise parlait déjà d’une rentrée parlementaire placée sous tension, précisément parce qu’elle coïncidait avec cette mobilisation. À Kinshasa, un accord avait pourtant été trouvé le matin même sur l’itinéraire, avec un parcours ajusté pour respecter l’inviolabilité du Parlement. Le basculement vers la confrontation montre donc qu’un compromis logistique n’a pas suffi à désamorcer la défiance politique.

Les accusations de Fayulu, et la question de la juridiction

Après les incidents, Martin Fayulu a accusé Félix Tshisekedi de lui avoir tendu un « guet-apens » et a évoqué une plainte internationale contre le président, le gouvernement et l’Hôtel de ville de Kinshasa. Il a aussi affirmé avoir échappé aux violences de justesse. Ces propos, relayés par Radio Okapi et par d’autres médias congolais, durcissent le ton d’une opposition qui entend transformer un épisode de rue en dossier politique et judiciaire. Mais la formule utilisée ne dit pas encore quelle instance serait saisie ni sur quel fondement précis.

Sur le plan du droit, la marge est étroite. La Cour pénale internationale n’est compétente que pour le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et le crime d’agression. Elle ne reçoit pas de plainte générale contre un président pour des violences politiques, même graves, sans qualification juridique solide et sans éléments montrant l’échelle ou la systématicité des faits allégués. Autrement dit, une saisine éventuelle de la CPI supposerait bien davantage qu’un incident de manifestation.

C’est ici que le bras de fer prend une autre dimension. Si la plainte annoncée aboutissait, elle viserait moins à obtenir une réponse immédiate qu’à internationaliser le conflit politique interne. Dans l’intervalle, les enjeux restent très concrets pour les Congolais : liberté de manifester, sécurité des cortèges, responsabilité des autorités locales, et capacité de la police à encadrer sans basculer dans la dispersion brutale. À Kinshasa comme en province, les épisodes du 15 septembre montrent surtout que la contestation constitutionnelle est devenue un enjeu de gouvernance, pas seulement un slogan d’opposition.

Une séquence à suivre au-delà de la capitale

La portée dépasse enfin la seule RDC. Dans un pays vaste, traversé par des appartenances régionales multiples et par des tensions sécuritaires à l’est, la conflictualité politique à Kinshasa pèse sur l’image d’un État déjà très sollicité sur plusieurs fronts. La C64 a appelé à manifester simultanément dans plusieurs villes, ce qui confirme qu’une bataille sur la Constitution se joue aussi dans les provinces et dans l’équilibre entre centre politique, capitales provinciales et périphéries urbaines.

Pour la région, le signal est clair : dans les organisations dont la RDC est membre, notamment la SADC et l’EAC, la stabilité institutionnelle congolaise reste un sujet central. Le pays est trop vaste, trop peuplé et trop stratégique pour que chaque crise politique reste locale. La séquence ouverte le 15 septembre laisse donc deux questions ouvertes : la pression de rue va-t-elle se poursuivre, et le débat sur la Constitution va-t-il gagner les institutions formelles ou se déplacer à nouveau vers la confrontation ?