À Banjul, l’électricité n’est plus seulement une affaire technique

En Gambie, la coupure de courant a cessé d’être un simple désagrément domestique. Elle touche les commerces, les marchés, les ateliers, les hôpitaux, et finit par peser sur la stabilité politique elle-même. À Banjul, la capitale, la colère née des délestages a débordé dans la rue, avec des manifestations et des barricades dans plusieurs zones de l’agglomération. Cette séquence rappelle une réalité simple : quand le réseau vacille, c’est toute l’économie quotidienne qui ralentit.

Le pays s’inscrit dans un cadre régional où l’interconnexion électrique doit justement réduire ce type de fragilité. La Gambie dépend de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie, ou OMVG, qui relie le pays au Sénégal, à la Guinée et à la Guinée-Bissau, et du marché électrique ouest-africain piloté par la CEDEAO à travers le West African Power Pool, ou WAPP. Sur le papier, cette architecture doit sécuriser l’approvisionnement et faire baisser les coûts. En pratique, elle reste exposée aux aléas climatiques, aux déséquilibres de production et aux retards d’investissement.

Le choix fait en 2025, et ses limites visibles un an plus tard

Le point de bascule remonte au 2 mai 2025, lorsque la National Water and Electricity Company, la NAWEC, et Karpowership ont officiellement mis fin à leur contrat. La société turque fournissait alors environ 30 MW à la Gambie. Le gouvernement et la compagnie publique avaient défendu la rupture au nom du coût, jugé trop lourd pour les finances nationales. Des médias gambiens avaient alors rapporté que la facture cumulée dépassait 200 millions de dollars sur sept ans, ce qui avait nourri le débat sur la dépendance à une production importée et chère.

La stratégie de remplacement reposait sur un pari différent : acheter davantage d’électricité via l’OMVG, donc à un coût plus bas, et s’appuyer sur le réseau régional. La Banque mondiale indique que la boucle OMVG a réduit les coûts de NAWEC de 42 %, tout en ramenant l’entreprise à la rentabilité en 2025. Le Fonds monétaire international confirme aussi que le retrait progressif du contrat Karpowership, combiné au basculement vers des importations moins coûteuses depuis la Guinée via l’OMVG, a fait baisser le coût moyen de l’électricité.

Mais une baisse du coût unitaire ne signifie pas une sécurité totale. Le système gambien reste dépendant d’équilibres extérieurs qu’il ne maîtrise pas entièrement. Quand la production hydroélectrique recule en Guinée à cause d’une baisse des pluies, les volumes disponibles pour la Gambie diminuent aussi. La Banque mondiale a déjà signalé qu’en 2024 une faiblesse des précipitations avait fait chuter la production hydroélectrique de plus de 10 % dans la zone OMVG, forçant des importations d’urgence et des solutions thermiques plus coûteuses. Autrement dit, la Gambie a réduit sa dépendance à Karpowership, mais pas sa vulnérabilité à un choc d’offre régional.

Des promesses de production, mais une crise déjà sociale

La tension est devenue visible au début de septembre 2026. Les 7 et 8 septembre, des manifestants ont dressé des barricades à Banjul et dans plusieurs localités voisines pour dénoncer des coupures prolongées, parfois annoncées comme pouvant durer jusqu’à 48 heures. Des témoins et des dépêches de Reuters et AFP font état d’une forte mobilisation, de pneus brûlés et de gaz lacrymogènes utilisés par la police. Le 11 septembre, la police a même annoncé qu’aucune manifestation ne serait autorisée sans permis, signe que la crise énergétique a commencé à se transformer en enjeu d’ordre public.

Face à cette montée de pression, le président Adama Barrow a promis une amélioration de l’approvisionnement d’ici fin octobre. La présidence gambienne a précisé le 8 septembre qu’une unité supplémentaire de 24 MW devait être installée à Brikama, sur la côte ouest, et qu’une centrale solaire de 50 MW avait été attribuée à Soma, dans l’intérieur du pays. Ces annonces s’ajoutent à une autre donnée importante : depuis octobre 2024, NAWEC s’approvisionne déjà en électricité depuis la Guinée-Conakry via l’OMVG, preuve que la solution régionale est bien engagée, mais qu’elle ne suffit pas encore à absorber tous les chocs.

Le contraste est clair. D’un côté, la réforme a amélioré les comptes de l’entreprise publique. De l’autre, elle n’a pas encore garanti une alimentation régulière pour les ménages, les petites entreprises et les services urbains. En Gambie, où l’économie informelle reste essentielle, une coupure prolongée pèse immédiatement sur les vendeurs de rue, les mécaniciens, les poissonneries, les salons de coiffure, les chambres froides et les petits transformateurs agricoles. La facture économique est donc diffuse, mais très concrète. C’est aussi ce qui explique la vitesse avec laquelle une question énergétique devient une question de confiance envers les institutions.

Il faut aussi replacer cette crise dans la trajectoire politique du pays. La Gambie entre dans une période électorale sensible, avec un scrutin présidentiel attendu en décembre 2026, tandis qu’Adama Barrow cherche un troisième mandat selon les dépêches internationales. Dans ce contexte, les coupures de courant ne sont plus seulement jugées à l’aune de la technique. Elles deviennent un test de gouvernance, de crédibilité et de capacité à tenir une promesse de service public dans la durée.

Une affaire gambienne, mais un signal pour toute l’Afrique de l’Ouest

Le cas gambien dépasse ses frontières. Il dit quelque chose de l’Afrique de l’Ouest au moment où la CEDEAO tente de rendre effectif un marché régional de l’électricité plus intégré, avec le WAPP et l’ARREC, l’autorité de régulation régionale. En juillet 2026, la CEDEAO annonçait encore des avancées vers l’opérationnalisation du marché régional. Cette architecture est stratégique, car elle permet de mutualiser les excédents, de réduire les coûts et de limiter les recours aux centrales thermiques d’urgence. Mais elle suppose une gouvernance technique stable, des lignes fiables et des ressources hydriques moins capricieuses.

Pour la Gambie, l’enjeu des prochains mois est donc double. Il faut d’abord rétablir un service régulier à Banjul et dans les régions urbaines les plus exposées aux coupures. Il faut ensuite consolider une stratégie moins fragile, mêlant importations régionales, solaire, production locale et maintenance du réseau. Le pays n’a pas manqué le virage régional. Il lui reste à transformer cet atout en sécurité réelle pour les usagers. C’est là que se joue, bien au-delà du seul secteur électrique, la crédibilité du modèle de transition engagé depuis le départ de Karpowership.